Subido por Ariana Reyes Diaz

TEXTO FRANCES

Anuncio
Les représentations du rôle de beau-père dans les familles
recomposées suivies en protection de la jeunesse : des
contextes et des liens
Claudine Parent, Marie-Christine Fortin, Caroline Robitaille
Dans Journal du droit des jeunes 2012/5 (N° 315), pages 25 à 32
Éditions Association jeunesse et droit
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Article disponible en ligne à l’adresse
https://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2012-5-page-25.htm
Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...
Flashez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur Cairn.info.
Distribution électronique Cairn.info pour Association jeunesse et droit.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le
cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque
forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est
précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
ISSN 2114-2068
DOI 10.3917/jdj.315.0025
Une étude qualitative réalisée auprès de mères,
de jeunes et de beaux-pères
Les représentations du rôle
de beau-père dans les familles
recomposées suivies en
protection de la jeunesse :
des contextes et des liens
par Claudine Parent* , Marie-Christine Fortin et Caroline Robitaille* *
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Peu d’études ont porté spécifiquement sur la question de l’engagement parental des
hommes qui vivent avec une mère et ses enfants (5). De plus, ces études ont souvent mis
l’accent sur les risques accrus pour les enfants de vivre avec un père substitut, que
ce soit en termes de négligence (6), de mauvais traitements (7) ou d’abus sexuels (8). Par
contre, certaines recherches ont aussi souligné que la présence de ces hommes dans la
famille pouvait comporter des bénéfices dont ceux reliés à la diminution des problèmes
de comportement chez les enfants (9). Ces résultats montrent que la présence d’un beaupère peut avoir des effets négatifs, mais également des effets positifs pour les familles dans
lesquelles il y a des enfants suivis par les centres jeunesse.
Une étude qualitative réalisée auprès
de mères, de jeunes et de beaux-pères
vivant en famille recomposée et recevant
des services d’un centre jeunesse de la
région de Québec visait à mieux comprendre le rôle joué par les beaux-pères
dans ces familles. Parmi les questions
examinées, une sera spécifiquement
abordée dans cet article : comment les
mères, les jeunes et les beaux-pères se
représentent-ils le rôle des beaux-pères?
Le but est d’examiner comment les représentations influencent l’engagement
des beaux-pères dans la famille.
représentations sociales développé
par Moscovici (10). La représentation
*
Claudine Parent est travailleuse sociale et professeur à l’École de service social de l’Université Laval. Elle
est également chercheuse au Centre de recherche sur l’adaptation des jeunes et des familles à risque (JEFAR)
de l’Université Laval à Québec (Canada). Elle est titulaire d’un Doctorat en Service social de l’Université
Laval à Québec (Canada). Elle a réalisé un post-doctorat de l’Institut national de recherche scientifique de
Montréal (INRS), avec l’anthropologue Françoise-Romaine Ouellette, au cours duquel elle a effectué un stage
de perfectionnement au Laboratoire de Psychologie sociale de l’École des Hautes études en sciences sociales
de Paris, avec Élisabeth Lage. Cette étude a été financée par le Fonds québécois de recherche société et la
culture (FQRSC).
**
Marie-Christine Fortin et Caroline Robitaille sont professionnelles de recherche au Centre de recherche sur
l’adaptation des jeunes et des familles à risque (JEFAR) de l’Université Laval à Québec (Canada). Elles sont
titulaires d’une Maîtrise en Service social.
(1)
Les centres jeunesse regroupent à la fois l’équivalent des services de l’ASE, de la Protection judiciaire de la
jeunesse et des services gérant les adoptions. Pour en savoir plus sur leurs missions, consultez le site internet
de l’Association des centres jeunesse du Québec (ACJQ) : http://www.acjq.qc.ca/.
Cadre théorique
et d’analyse
Les centres jeunesse interviennent dans le cadre des lois suivantes: la loi sur la protection de la jeunesse (modifiée en 2006; cette loi traite aussi de l’adoption); la loi sur le système de justice pénale pour les adolescents
(modifiée en 2002); la loi sur les services de santé et les services sociaux (modifiée en 2012).
(2)
La présente étude qualitative s’inscrit
dans une programmation de recherche
plus large qui utilise le modèle des
sociale est définie comme une vision
fonctionnelle du monde, qui permet à
Pour une comparaison entre la loi française réformant la protection de l’enfance et la loi québécoise sur la
protection de la jeunesse, voir le tableau en annexe des Actes de la Journée franco-québécoise de l’Oned
«Quels référentiels pour le pilotage des politiques de protection de l’enfance ?», organisée le 11 octobre 2010
à Paris.
JDJ n° 315 - mai 2012
25
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Au Québec, les centres jeunesse (1) sont des établissements qui ont le mandat d’offrir des
services aux familles dans lesquelles la sécurité ou le développement d’un enfant est
compromis (2). Des recherches québécoises réalisées auprès de la clientèle (3) des centres
jeunesse suggèrent que le nombre de familles recomposées y serait trois fois plus élevé que
dans la population générale (4). En outre, ces familles seraient le plus souvent composées
d’une mère, ses enfants et un beau-père.
Les mères issues de ces milieux vivent souvent
de l’instabilité conjugale
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Dans l’étude de cet univers, il est essentiel de tenir compte du contexte où
la représentation s’inscrit. L’environnement immédiat dans lequel les individus
évoluent, les valeurs et les idéologies
communes à leur groupe d’appartenance influencent les représentations
des individus. C’est pourquoi différents
groupes de personnes issues de milieux
socioéconomiques et culturels différents
sont rencontrés dans le cadre de cette
programmation de recherche (12).
Cette étude s’intéresse à l’engagement
beau-paternel dans un contexte familial
où des jeunes reçoivent des services
des centres jeunesse. Dans ce milieu,
des membres de la famille peuvent
avoir vécu de la violence, des abus de
différentes natures, des expériences
de rejet ou de la marginalisation. Ces
conditions de vie font en sorte que les
pères/beaux-pères ont parfois eu moins
d’occasions de développer leur identité
paternelle et leurs compétences parentales (13). De plus, les mères issues de ces
milieux vivent souvent de l’instabilité
conjugale (14). Il est donc possible qu’aux
yeux de ces mères, le beau-père n’ait
pas de rôle parental à jouer auprès de
leurs enfants.
En outre, les jeunes peuvent avoir vécu
plusieurs recompositions familiales, ce
qui pourrait affecter leur conception du
rôle beau-paternel. L’analyse du discours
des participants porte attention à ces
caractéristiques pour tenter de mieux
comprendre comment elles influencent
la conception des rôles familiaux et
l’engagement beau-paternel.
L’instrument
de mesure
Pour répondre à nos questions de
recherche, un guide d’entretien comprenant deux sections distinctes a été
développé.
La première section du guide vise à
identifier les représentations ou images
que les participants associent au mot
26
beau-père. Une technique d’association
libre a été utilisée à cette fin. Cette
technique consiste à demander aux participants de dire tous les mots ou expressions qui leur viennent spontanément à
l’esprit lorsque l’intervieweur prononce
le terme «beau-père».
Les participants ont ensuite été invités
à mettre par ordre de pertinence les
expressions ou mots produits. Il a ainsi
été possible d’identifier ce qui est au
cœur de leur représentation de ce qu’est
un beau-père.
La seconde section du guide consiste
à réaliser un entretien semi-dirigé.
D’une part, cet entretien vise à préciser
comment ces représentations ou images
à propos du beau-père se construisent
chez les participants. Les répondants ont
alors été invités à raconter l’histoire de
leur famille, de la formation du couple
initial (15) à aujourd’hui.
D’autre part, l’entretien a pour but de
mieux comprendre comment les expériences de la vie quotidienne influencent
les représentations du rôle et le niveau
d’engagement des beaux-pères dans la
famille et auprès des enfants.
Pour examiner ces questions, un modèle d’activités paternelles (MAP)
développée par Vivian Gadsden et ses
collaborateurs (16) a été utilisé afin de
cibler les dimensions dans lesquelles les
beaux-pères étaient engagés.
Le tableau page suivante décrit les différentes dimensions du modèle.
(3)
Ce terme est employé au Québec pour désigner aussi les usagers des services sociaux, sans pour autant
renvoyer à une de relation de nature commerciale.
(4)
M.-C. SAINT-JACQUES, R. CLOUTIER, R. PAUZÉ, M. SIMARD, M.-H. GAGNÉ et G. LESSARD, La spécificité de la problématique des jeunes suivis en centre jeunesse provenant de familles recomposées, Québec, Centre de recherche
sur les services communautaires, 2001.
(5)
H. DUBOWITZ, «Commentary of fathers and children and maltreatment», Child Maltreatment, 14(3), 2009,
291-293.
(6)
J. CHARBONNEAU et J. OXMAN-MARTINEZ, «Abus sexuels et négligence : mêmes causes, mêmes effets, même
traitement», 1996, Santé mentale au Québec, 24, 249-270.
(7)
L. BERGER, C. PAXON et J. WALDFOGEL, «Mothers, Men and Child Protective services involvement», Child
Maltreatment, 14(3), 2009, 263-276; A. RADHAKRISHNA, I. E. BOU-SAADA, W. M. HUNTER, D. J. CATELLIER et J. B.
KOTCH, «Are father surrogates a risk factor for child maltreatment?», Child Maltreatment, 6, 2001, 281-289;
M.-C. SAINT-JACQUES, S. DRAPEAU, C. PARENT, M.-E. ROUSSEAU, E. GODBOUT, M.-C. FORTIN et T. KOURGIANTAKIS,
«Que nous ont appris les années 2000 au sujet des impacts de la vie en famille recomposée?», Actes du colloque
conjoint de la Fédération des associations de juristes d’expression française de Common law et l’Association
internationale francophone des intervenants auprès des familles séparées, Évolution et révolution de la justice
familiale, Ottawa, 2010.
(8)
E. POULIOT et M.-C. SAINT-JACQUES, Recomposition familiale et abus sexuel, Intervention, 117, 2002, 77-90.
(9)-
D. B. MARSHALL, D. J. ENGLISH et A. J. STEWART, «The effect of fathers or father figures on child behavioral problems
in families referred to child protective services», Child Maltreatment, 6, 2001, 290-299; M.-C. SAINT-JACQUES,
R. CLOUTIER, R. PAUZÉ, M. SIMARD, M.-H. GAGNÉ et G. LESSARD, La spécificité de la problématique des jeunes
suivis en centre jeunesse provenant de familles recomposées, Québec, Centre de recherche sur les services
communautaires, 2001.
(10) S. MOSCOVICI, La psychanalyse, son image et son public, Paris, PUF, 1976.
(11) J.-C. Abric, Pratiques sociales et représentations, Paris, PUF, 1994.
(12) C. PARENT, M.-C. SAINT-JACQUES, M. BEAUDRY et C. ROBITAILLE, «Stepfather involvement in social interventions
made by youth protection services in stepfamilies», Child et Family Social Work, 12(3), 2007, 229-238; C.
PARENT, M. BEAUDRY, M.-C. SAINT-JACQUES et D. TURCOTTE, «L’implication parentale du beau-père en famille
recomposée», Enfances, Familles, Générations, 8, 2008,154-171, www.efg.inrs.ca; C. PARENT, M.-C., FORTIN,
et C. ROBITAILLE (en cours), «The role of the stepfather in the families followed in youth centers».
(13) K. A. KOST, «The function of fathers : What poor men say about fatherhood?», Families in Society, 82(5), 2001,
499-508.
(14) MARSHALL et al. (2001); PARENT et al. (2007); SAINT-JACQUES et al. (2001).
(15) Il s’agit du couple qui a donné naissance à l’enfant. Au cours de ce récit, les personnes interrogées ont évoqué
ce couple, le divorce qui a suivi, le nombre d’unions précédant l’union actuelle, la rencontre du beau-père et
enfin leur vie familiale jusqu’à aujourd’hui.
(16) V. L. GADSDEN et collaborateurs, The Fathering Indicator Framework : A tool for quantitative and qualitative
analysis, Philadelphia (PA), National Center of Fathers and Families, University of Pennsylvania, 2001.V.
L. GADSDEN et collaborateurs, «Fathering indicators for practice and evaluation : the fathering indicators
framework», dans R. D. DAY et Michael E. LAMB (éd.), Conceptualizing and measuring father involvement (pp.
385-415). Mahwah, N.J, Lawrence Erlbaum, 2004.
JDJ n° 315 - mai 2012
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
l’individu ou au groupe de donner un
sens à ses conduites, et de comprendre
la réalité, à travers son propre système
de références, donc de s’y adapter, de
s’y définir une place (11) (p. 13).
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Dimension
Définition
Relation entre le beau-père et
l’enfant
La nature et la qualité de la relation que le beau-père entretient avec l’enfant.
Cette dimension comprend autant la qualité des interactions entre le beau-père et
l’enfant que le lien d’attachement entre les deux.
Éducation (transmission des valeurs
et discipline)
Comportements dénotant la transmission de valeurs du beau-père à l’enfant
ainsi que l’application de la discipline. Cette dimension comprend aussi ceux
indiquant que le beau-père est un modèle pour l’enfant.
Soutien et échange à caractère
affectif
Soutien affectif apporté à l’enfant par le beau-père. Cette dimension comprend
les échanges à caractère personnel et les manifestations d’affection envers le
jeune (verbales et non verbales).
Jeux et loisirs
Interactions directes entre l’enfant et le beau-père dans des activités ludiques ou
dans le cadre de loisirs.
Prise en charge des soins de
l’enfant
Tous les aspects de la routine familiale touchant le développement de l’enfant.
Cette dimension comprend les soins physiques nécessaires pour les enfants
en bas âge, tels que changer la couche, donner le bain, habiller l’enfant, etc.
Touche aussi les tâches ménagères et celles liées à la santé de l’enfant et à la
planification des soins et de la routine (par exemple, les rendez-vous chez le
médecin). Y est aussi inclus le transport des enfants à la garderie, à l’école, à des
activités parascolaires, chez des amis, etc.
Promotion des compétences sociales
et de la réussite scolaire de l’enfant
Façon dont le beau-père favorise et encourage les comportements prosociaux
et la réussite scolaire. Cette dimension comprend la façon dont le beau-père
s’investit auprès de l’enfant afin de développer et d’améliorer les compétences
sociales et scolaires de ce dernier. Cela peut se traduire par des conseils sur la
façon de régler ses conflits avec ses amis et/ou la participation aux rencontres
scolaires.
Coopération parentale
Établissement d’une relation de coopération et de soutien entre les parents et
beaux-parents dans l’objectif d’assurer le développement optimal de l’enfant.
Cette dimension comprend aussi les modalités que les parents et beaux-parents
choisissent ensemble pour prendre soin de l’enfant.
Contribution financière
et matérielle
Engagement dans des activités qui fournissent un soutien matériel et financier
à la famille. Cette dimension comprend aussi la façon dont sont réparties les
dépenses du ménage entre le beau-père et la mère.
La population à
l’étude et l’échantillon
La population à l’étude est formée de
familles recomposées qui incluent un
beau-père et dont au moins un enfant
reçoit des services du Centre jeunesse
de Québec – Institut universitaire (CJQIU (17)). Cet enfant doit avoir moins de
18 ans et vivre minimalement deux
jours par semaine auprès de sa mère et
son conjoint.
Trois groupes de personnes ont été
ciblés :
1) les mères cohabitant avec un homme
qui n’est pas le père biologique d’au
moins un de ses enfants;
2) les beaux-pères;
3) les jeunes de douze ans et plus.
Pour des raisons éthiques, il a été impossible d’entrer directement en contact
avec la clientèle (18). Par conséquent,
l’échantillon est composé de volontaires
qui ont été informés de l’étude par
l’entremise des intervenants sociaux du
Centre jeunesse de Québec – Institut
universitaire.
Une recherche antérieure avait montré
que les intervenants ont leur propre
représentation du rôle beau-paternel (19).
De ce fait, ils peuvent avoir écarté certains beaux-pères, simplement parce
qu’ils ne correspondaient pas à l’image
qu’ils pouvaient en avoir. Cette particularité est donc considérée comme étant
une limite méthodologique de l’étude.
L’échantillon total est composé de 30
participants : 10 mères, 10 beaux-pères
(17) Au Québec, certains centres jeunesse, comme le CJQ-IU (affilié à l’Université Laval), sont adossés à l’université
et ont ainsi un double statut : centre jeunesse et institut universitaire.
(18) Ce terme est employé au Québec pour désigner aussi les usagers des services sociaux, sans pour autant
renvoyer à une de relation de nature commerciale.
(19) PARENT et al. (2007).
JDJ n° 315 - mai 2012
27
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Tableau 1 : Modèle d’activités paternelles
Il semble que les pères soient peu présents
ou carrément absents
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Dans toutes les autres situations, au
moins un des deux partenaires en
était à sa deuxième ou à sa troisième
expérience. Ces données s’accordent
avec les études soulignant l’existence
d’une plus grande instabilité conjugale
dans les familles suivies par les centres
jeunesse (20).
Le participant adulte typique de cet échantillon est âgé de 36 ans, a une scolarité
correspondant à douze années d’étude ou
moins, gagne entre 20 000 $ et 29 999 $ (21)
par année et vit la recomposition de sa famille depuis cinq ans ou moins. Concernant
plus spécifiquement les beaux-pères, deux
d’entre eux sont beaux-pères uniquement,
six ont eu des enfants d’une précédente
union (22) et deux sont devenus pères dans
leur union actuelle.
Pour leur part, les jeunes vivent en
famille recomposée depuis sept ans en
moyenne. Quatre d’entre eux avaient
déjà vécu cette expérience auparavant.
Sept des jeunes vivent avec leur mère, un
est en garde partagée (23) et deux vivent
dans une «ressource intermédiaire» durant la semaine (24) et avec leur famille
la fin de semaine.
Les jeunes participants sont principalement des filles âgées en moyenne de 15
ans. Uniquement deux garçons ont pu
être interrogés. Enfin, parmi les trente
personnes interrogées, peu font mention
de la présence du père. En fait, il semble
que les pères soient peu présents ou
carrément absents de la vie des familles
recomposées dont sont issus les participants de cette étude.
Les représentations
du beau-père chez les
mères, les beaux-pères
et les jeunes
Les résultats de l’association libre ont
révélé non seulement que la plupart des
28
expressions ou termes spontanément
associés au mot beau-père sont reliés
à des rôles parentaux, mais également
qu’ils sont ceux les plus souvent placés
au premier rang en termes de pertinence.
Aussi, même si quelques participants
(n=2) voient le beau-père exclusivement
comme le conjoint de la mère, la grande
majorité reconnaît qu’il a aussi un rôle
parental à jouer dans la famille.
L’analyse du discours des participants a
montré ensuite que cette représentation
se décline en trois pôles distincts.
Le premier rend compte d’une parentalité substitutive (n=12) (25). Dans
ce fonctionnement, le beau-père prend
souvent la place laissée vacante par un
père absent ou peu présent. De plus, les
chances de retrouver des beaux-pères de
remplacement sont plus élevées si la recomposition familiale date de plusieurs
années ou si elle a eu lieu au moment où
les enfants étaient en bas âge.
Le deuxième pôle réfère à une parentalité additionnelle (n=12) (26). Tout en
étant très impliqués dans la famille, les
beaux-pères additionnels demeurent à
l’écart de certains aspects de l’éducation (p. ex. : la discipline ou le soutien
scolaire). Dans ce pôle, les mères recherchent l’approbation des beaux-pères
lorsqu’elles prennent des décisions, mais
se réservent le droit de trancher en cas
de désaccords.
Enfin, un troisième pôle est associé à
des beaux-pères qualifiés de périphériques (n=6) (27). C’est le cas des hommes
qui répondent surtout aux besoins
affectifs de la mère (28) ou qui font face
au refus catégorique des jeunes de les
considérer comme des personnes en autorité. Ces beaux-pères restent en marge
de la vie familiale et toutes les décisions
qui concernent les enfants sont assumées
par la mère. Toutefois, ils ont tout de
même un impact sur le fonctionnement
familial, ne serait-ce que par les avis ou
commentaires qu’ils émettent à la mère
face à l’éducation de ses enfants.
Les contextes
qui influencent
les représentations
des participants
Les représentations ou images des participants s’inscrivent dans des contextes
particuliers et sont porteurs d’attentes et
de valeurs dont il faut tenir compte pour
comprendre les rôles qui sont adoptés.
L’un de ces contextes réfère à la position
occupée par les répondants dans la
famille. Par exemple, le fait d’être un
jeune a pour effet d’ancrer sa vision
du rôle beau-paternel dans un contexte
différent de celui des mères ou des
beaux-pères. Ainsi, aucun jeune ne fait
allusion à la dimension éducative lors de
l’association libre, alors que la majorité
des adultes y réfèrent.
De plus, le discours de la majorité des
jeunes (n=8) montre que même ceux qui
acceptent les interventions de leur beaupère dans la sphère éducative croient
qu’il devrait avant tout être un adulteami qui les soutient sur le plan affectif,
(20) MARSHALL et al. (2001); PARENT et al. (2007); SAINT-JACQUES et al. (2001).
(21) De 15 205 Euros à 22 807 Euros. Conversion tirée du site www.xe.com/ucc/fr consulté le 20 février 2012.
(22) Sauf pour un père qui vit avec son fils, nos données ne nous permettent pas de dire avec précision si les autres
beaux-pères/pères ont des contacts réguliers avec leurs enfants.
(23) La garde partagée au Québec correspond à la résidence alternée en France, un des modes d’hébergement et
d’exercice de l’autorité parentale concernant les enfants dont les parents se séparent.
(24) Les ressources intermédiaires pour enfants s’adressent particulièrement à des adolescents qui peuvent profiter
d’un milieu ouvert, tout en nécessitant un encadrement par des professionnels. Ces ressources favorisent la
réinsertion sociale des jeunes en privilégiant les interventions dans le milieu : Ministère de la Santé et des
Services sociaux du Québec (2001). Cadre de référence sur les ressources intermédiaires : publications.msss.
gouv.qc.ca/acrobat/f/.../2001/01-801-01.pdf, consulté le 25 janvier 2012.
(25) Cinq beaux-pères, quatre mères et trois jeunes s’inscrivent dans ce pôle.
(26) Cinq beaux-pères, trois mères et quatre jeunes s’inscrivent dans ce pôle.
(27) Aucun beau-père, trois mères et trois jeunes s’inscrivent dans ce pôle.
(28) Les recompositions récentes ou multiples sont celles où les beaux-pères périphériques ont été observés.
JDJ n° 315 - mai 2012
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
et 10 jeunes. Soixante pour cent des participants vivent la recomposition de leur
famille pour la première fois. Toutefois,
on observe que seulement le quart des
adultes rencontrés provient de couples
dont les deux conjoints en sont à leur
première expérience de recomposition
familiale.
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
scolaire ou technique (p.ex. : aide en
mécanique, en informatique, etc.).
À l’inverse, les mères (n=5) et les beauxpères (n=6) pensent qu’il est d’abord un
parent-éducateur. Il aide la mère dans
son rôle parental et participe à l’éducation des enfants.
En outre, même si la qualité de la relation
beau-père/jeune apparaît très importante
pour tous les participants, les adultes
sont les seuls à considérer que le premier
devoir des beaux-pères demeure celui de
s’engager dans l’éducation des enfants
qui vivent sous son toit.
Ce qu’il faut retenir de ces divergences
de vue, c’est que la position des individus dans la famille est porteuse d’attentes qui se traduisent ensuite dans les
comportements qui sont adoptés. Ces
comportements peuvent paraître incompréhensibles pour certains et engendrer
des difficultés dans la famille.
Un deuxième contexte a trait à l’expérience familiale antérieure des individus. Par exemple, un beau-père croit
qu’il doit être aussi sévère que son père
l’a été afin que ses beaux-enfants puissent s’en sortir aussi bien que lui dans
la vie. Des jeunes (n=2) qui n’avaient
pas fait le deuil de leur figure paternelle
précédente voient le conjoint de leur
mère comme un imposteur et refusent
toutes ses tentatives pour créer une
relation de qualité.
Une mère ayant vécu des expériences
positives avec des beaux-pères dans sa
jeunesse favorise l’engagement paternel
de son conjoint. Ces quelques exemples
montrent que la recomposition familiale
n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une trajectoire familiale qui doit
être prise en compte pour comprendre les
façons de voir et d’agir des membres de
ces familles.
Un troisième contexte est associé au
milieu socioéconomique et culturel des
répondants. Si le modèle de la famille
biparentale intacte semble un modèle de
référence généralisé à l’ensemble des répondants rencontrés dans nos études (29),
il ressort que ceux provenant de la population des centres jeunesse sont plus
nombreux à calquer leur fonctionnement
sur ce modèle.
Il faut avouer que dans les familles des
participants de la présente étude les
pères semblent peu présents. Sans doute
que cette caractéristique joue en faveur
de l’adoption d’un modèle de famille
biparentale intacte.
Cependant, même lorsque les pères sont
présents, on observe qu’ils demeurent
en marge de la vie familiale ou sont très
peu consultés. Un des beaux-pères de
l’étude croit même qu’il a davantage de
responsabilités que le père, puisqu’il est
celui qui partage la vie quotidienne des
enfants. Des difficultés peuvent découler
de cette attitude puisqu’elle tend à nier
une partie de l’identité de l’enfant et à
oublier que de son point de vue, la recomposition de la famille n’est jamais le
point de départ de son histoire familiale.
De plus, les hommes et les femmes
rencontrés adhèrent davantage à des
valeurs familiales traditionnelles que les
adultes de la population générale. Sur
ce point, les beaux-pères occupent le
plus souvent des rôles de pourvoyeur et
d’encadrement et les femmes un rôle de
soutien affectif pour les enfants. Certains
des jeunes semblent aussi adhérer à ces
valeurs en se tournant vers la figure maternelle pour du réconfort, peu importe
qu’elle soit ou non leur mère biologique.
Toutefois, la plupart des jeunes disent
se tourner plus naturellement vers leurs
parents pour répondre à leurs besoins.
L’important pour eux serait de savoir que
leur beau-père est là en cas de nécessité.
Cette tendance suggère que les liens
biologiques gardent une signification
particulière pour les jeunes.
Sylviane Giampino explique : «[…]
jamais un beau-parent ne sera à la
même place symbolique pour l’enfant
que le père ou la mère de naissance.
Les fonctions paternelle et maternelle
ne sont pas des fonctions biologiques en
soi […] mais elles sont spécifiques à plus
d’un titre. En premier lieu, il s’organise
autour des fonctions parentales ce que
l’on appelle la «dette de la vie» […].
De plus, le lien de filiation porte en soi
la transmission de l’histoire familiale,
sue et insue, des générations qui ont
précédé, tout comme il s’inscrira dans
la descendance d’un enfant» (30).
Pourtant, si la plupart des hommes
rencontrés dans la population générale
pensent que les liens biologiques sont
irremplaçables (31), des mères et des
beaux-pères de la présente étude ont des
avis plus nuancés à ce propos.
«Je dirais de ne pas vouloir remplacer
quelqu’un d’autre, de ne pas se sentir
mal parce que les enfants disent apprécier encore leur père, tu n’es pas là
pour te faire aimer plus que lui, c’est
différent» (Éric (32), beau-père de la population générale) (33).
«Comme je ne peux pas tout le temps être
là, je pense qu’il [le beau-père] a le rôle
du côté paternel, mais seulement quand
je ne suis pas là et sans nécessairement
empiéter sur mon rôle, sans nécessairement complètement m’effacer» (Nicolas,
père de la population générale) (34).
«Arrêter de dire au beau-père : «Hé,
c’est pas ta fille ou c’est pas ton gars !»
Pourquoi ne pas lui dire à la place :
«Je te mets la vie de mon gars entre tes
mains, prends-en soin, pis éduque le
comme il faut»» (Marc, beau-père de la
présente étude) (35).
«La seule affaire c’est que mon exconjoint ne veut pas que les enfants
appellent Sylvain «papa». Je lui dis :
«Regarde si les enfants sont chez vous,
puis ils veulent appeler ta femme «maman», ils peuvent le faire, puisqu’elle
joue le rôle de mère !» (Solange, mère
de la présente étude) (36).
(29) PARENT et C. ROBITAILLE, «Portrait de familles recomposées : analyse du discours de conjoints et de conjointes
vivant en famille recomposée», Intervention, 122, 2005, 102-111.
(30) S. GIAMPINO , «Le beau-parent n’est pas un parent», interview de Sylviane Giampino, Informations sociales,
149, 2008, 84-85.
(31) PARENT et al., 2008.
(32) Le lecteur doit prendre note que tous les noms ont été changés.
(33) Éric vit en famille recomposée depuis 10 ans et est beau-père de deux garçons de 15 et 18 ans. Le couple a
aussi un garçon de 3 ans.
(34) Nicolas est le père de deux enfants de 9 et 7 ans qui vivent avec leur mère et un nouveau conjoint.
(35) Marc est dans une famille recomposée depuis trois ans et beau-père d’une fille de 14 ans et d’un garçon de 7
ans.
(36) Solange est mère de quatre enfants de 5 à 11 ans. Elle vit en famille recomposée depuis deux ans.
JDJ n° 315 - mai 2012
29
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Même lorsque les pères sont présents, on observe
qu’ils demeurent en marge de la vie familiale
Elle ne pouvait pas empêcher sa mère d’aimer
son conjoint et de vouloir vivre avec lui
30
Les pratiques du rôle
beau-paternel et
les représentations
Les résultats de cette étude montrent
que le niveau d’engagement des beauxpères évolue constamment en fonction
des liens qui se développent dans la vie
quotidienne. Dans ce sens, plus l’enfant
est jeune au moment de la recomposition
familiale, plus il y a de chances que le
beau-père s’engage auprès de lui, puisque
le nombre d’années passées ensemble
seront autant d’occasions de construire
leurs liens et d’exprimer leur attachement.
L’organisation de la garde et la présence
ou non du père sont aussi des facteurs associés au temps plus ou moins important
qui sera disponible pour la construction
de la relation beau-père/jeune.
D’un côté, la croissance de la confiance
face aux capacités parentales de leur
conjoint encourage les mères à partager
leur pouvoir parental. De l’autre, la
qualité des liens développée entre un
beau-père et un jeune incite ce dernier à
répondre favorablement à ses demandes.
C’est ce qui explique, du moins en partie,
pourquoi les beaux-pères périphériques
deviennent généralement des beauxpères additionnels au fur et à mesure que
le temps passe et que les liens se resserrent entre les membres de la famille (39).
Par contre, même si des beaux-pères
additionnels peuvent devenir des beauxpères de remplacement avec le temps, ce
passage apparaît moins automatique (40).
Nos données suggèrent que le beau-père
fait ce passage seulement s’il «lui apparaît acceptable par rapport au système
de valeurs qui est le sien» (41). En fait, dès
qu’une situation permet un choix entre
ce que la situation suggère (prendre la
place du père) et les valeurs des individus (il est inconcevable de prendre la
place du père), ce sont les valeurs qui
ont préséance.
La parole des jeunes
Quoi qu’il en soit, il est clair que les
expériences du quotidien permettent de
confronter les conceptions initiales du
rôle beau-paternel chez les membres de
la famille et que cette confrontation aide
à en préciser ses contours.
Ainsi, peu d’adolescents comparent
spontanément la relation avec leur
beau-père à celle qu’un jeune pourrait
entretenir avec son père. Malgré tout, ils
estiment généralement avoir développé
une relation positive avec le conjoint
de leur mère. Ils soulignent à ce propos
que le temps et les efforts de chacun
sont nécessaires pour arriver à obtenir
ce résultat.
À partir de son expérience, Sonia (42)
décrit l’évolution d’une relation beaupère/jeune.
«Au début, je n’étais pas trop contente
[de voir arriver cet homme]. J’avais un
peu peur. J’étais inquiète de voir comment ça allait se passer.»
Progressivement, à travers le quotidien,
elle a appris à connaître son beau-père
et à voir ses bons côtés : «En venant
travailler sur la maison, les murs, la
peinture, tout ça. Ça m’a permis de le
connaître, parce que je le côtoyais plus
souvent. J’ai vu qui il était et je me suis
dit : «Ah bon. Finalement, c’est pas trop
pire !»».
Avec le temps, elle comprenait qu’elle ne
pouvait pas empêcher sa mère d’aimer
son conjoint et de vouloir vivre avec
lui. Le cheminement personnel qu’elle a
réalisé lui permet maintenant d’accepter
la présence de son beau-père dans la
famille : «Il n’est pas là pour prendre
la place de mon père. Il est là parce que
ma mère l’aime pis c’est comme ça. Je ne
peux pas empêcher ma mère de l’aimer.
Pis si elle l’aime, ben c’est correct, pis
tu sais, t’as juste à faire avec !».
(37) PARENT et al., 2007.
(38) J.-C. ABRIC, «Méthodologie de recueil des représentations sociales», dans J.-C. ABRIC (éd.), Pratiques sociales
et représentations (77-102), Paris, PUF, 2011.
(39) PARENT et al., 2008.
(40) PARENT et al., 2008; PARENT et al. en cours.
(41) J.-C. ABRIC, «Pratiques sociales, représentations sociales», dans J.-C. ABRIC (dir.) (chapitre 3, pp. 73-102),
Pratiques sociales et représentations, Paris, PUF (p. 267), 2011.
JDJ n° 315 - mai 2012
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Le milieu socioéconomique et culturel
des familles rencontrées est porteur de
valeurs qui apparaissent différentes de
celles que l’équipe de recherche a pu
observer dans la population générale.
Ces valeurs orientent les comportements adoptés par les participants et
soutiennent un fonctionnement familial
qui n’est sans doute pas toujours bien
adapté à la réalité des jeunes. En fait,
ces derniers considèrent que personne ne
peut remplacer complètement un père,
même si généralement, ils apprécient la
présence de leur beau-père.
Cette façon de voir s’accorde avec celle
des intervenants (37), mais diffère de celle
de plusieurs des adultes interrogés. Cette
contradiction montre toute l’ambiguïté
qui entoure l’exercice du rôle beau-paternel et des difficultés que les beauxpères peuvent éprouver à naviguer entre
le fait d’être à la fois père et non-père.
En résumé, les différents contextes dans
lesquelles se développent les représentations du rôle beau-paternel sont porteurs
des valeurs, mais aussi des attentes
des individus envers les hommes qui
occupent ce rôle.
À ce sujet Abric (38) souligne : «(…)
[les] processus de construction ou de
réappropriation de la réalité que les
études de représentations sociales ont
pu mettre en évidence : les activités de
prédécodage de la situation, le système
d’attentes et d’anticipations généré
par l’existence d’une représentation, le
système de catégorisation qui lui est associé, tous ces processus qui permettent
à l’individu d’organiser ses expériences
subjectives, qui structurent et façonnent
l’interaction sociale, [ne peuvent être]
laissés pour compte (…)» (p. 268).
Par conséquent, la connaissance de ces
contextes permet de mieux comprendre
les comportements qui sont adoptés par
les membres de la famille et de mieux
intervenir lorsque des difficultés se
présentent.
Au-delà de ces contextes, la pratique
quotidienne du rôle beau-paternel influence aussi les conceptions de ce rôle
chez les membres de la famille. En fait,
les liens qui se tissent au gré des expériences vécues façonnent en continu leur
façon de voir.
Les causes des
difficultés persistantes
dans la relation
beau-père/jeune
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Si plusieurs relations beau-père/jeune
semblent évoluer du négatif vers le positif, d’autres n’arrivent pas à maintenir
l’harmonie.
Des adultes suggèrent que la personnalité ou l’humeur de certains jeunes
expliquent ces difficultés alors que des
jeunes disent que ce sont les comportements de leurs beaux-pères qui en
sont la cause (43). Une des explications
avancées par un beau-père est que cette
situation prend racine dans le passage
d’une relation initialement «amicale» à
une relation plus «autoritaire».
Pourtant, nos observations montrent
que les jeunes n’acceptent pas mieux
les interventions des beaux-pères qui
s’engagent peu dans la discipline que
les interventions de ceux qui sont très
impliqués. En fait, on observe que les
jeunes apparaissent mieux accepter
des interventions beaux-paternelles qui
viennent appuyer celles de la mère ou qui
s’inscrivent dans la tradition parentale.
Ainsi, un jeune pourrait mieux accepter
un beau-père strict qui appuie les interventions d’une mère déjà sévère qu’un
beau-père qui a des demandes qui lui
semblent éloignées des exigences habituelles de ses parents.
Ce constat appuie la conception du rôle
beau-paternel des jeunes qui considèrent
que leurs parents devraient demeurer les
premiers responsables de leur éducation.
À leurs yeux, le beau-père ne devrait
donc pas prendre d’initiative dans ce
domaine.
De plus, même lorsqu’une relation de
qualité a été développée entre un beaupère et un jeune, il ressort que l’exercice
de la discipline reste le «maillon faible»
du rôle beau-paternel. En cas de difficultés, c’est donc dans ce domaine que les
réactions des jeunes sont les plus vives.
«Contrairement à quand j’étais jeune,
quand je faisais mes devoirs, pis que
je lui parlais de tout, je sais que ça a
changé. Je sais que je le déçois. Tu sais,
avec tous les bons conseils qu’il m’a
donnés, je sais que je le déçois, parce
que je ne fais pas toujours les bons choix
[…](Sophie) (44).
Moi et mon beau-père, on a des super
liens. On est comme inséparables.
Mais il y a eu des bouts plus difficiles,
quand j’ai eu ma crise d’adolescence. Je
pensais haïr tout le monde. Pis dans ce
temps-là, mon beau-père me parlait pis
je me disais : «Il est tu tannant» (45). Pis là
quand j’ai fini ma mini crise, la relation
est revenue, ça a remonté (Olivier)» (46).
En résumé, le discours des participants
suggère que la qualité des liens familiaux est un facteur déterminant de
l’engagement beau-paternel et qu’elle
contribue à définir les limites du rôle des
beaux-pères dans la famille et auprès des
enfants. Par ailleurs, on observe qu’une
relation de qualité entre un jeune et un
beau-père peut se détériorer, notamment
au moment de l’adolescence. Il est cependant possible qu’une fois les difficultés aplanies, la relation puisse à nouveau
évoluer vers l’harmonie, comme le
suggère le commentaire d’Olivier.
Conclusion
Comme on a pu le constater, l’analyse
montre qu’il reste encore beaucoup
d’ambiguïtés autour du rôle que devrait
jouer un beau-père dans la famille.
L’influence des différents contextes
énumérés plus tôt fait que chaque situation est unique. Par conséquent, le
beau-père remplaçant, l’additionnel ou
le périphérique peuvent tous constituer
une bonne option, si le rôle qui est
finalement adopté s’ajuste au contexte
particulier de la famille.
Pour le professionnel qui intervient dans
la famille, cela signifie qu’il est essentiel
de garder en tête que la recomposition
familiale s’inscrit dans une histoire
familiale qui a commencé bien avant
la remise en couple de la mère. À titre
d’exemple, il est apparu évident que le
manque d’ouverture d’une des jeunes
participantes envers son beau-père était
relié au décès de son père qui avait eu
lieu huit ans auparavant. Faire le deuil
des figures paternelles qui ont précédé
est essentiel pour qu’un jeune puisse
investir dans une nouvelle relation
parentale.
Par ailleurs, les résultats montrent que
les participants de l’étude adhèrent davantage aux valeurs traditionnelles que
ceux provenant de la population générale
et qu’ils sont plus nombreux à fonctionner comme une famille biparentale intacte. Ce constat appuie d’autres études
réalisées dans les milieux populaires (47)
qui en arrivent aux mêmes conclusions.
Dans la présente étude, ces valeurs
apparaissent favoriser un engagement
important de la part des beaux-pères qui
disent avoir le devoir moral de s’occuper des enfants de leur conjointe. Pour
plusieurs de ces hommes, ce devoir se
traduit par une implication importante
de leur part dans la discipline.
Agir de cette manière peut cependant
s’avérer irritant pour certains jeunes
qui croient que leurs parents doivent demeurer les premiers responsables de leur
éducation, notamment dans le domaine
de la discipline. Des conflits peuvent résulter de ces divergences de vue et nuire
à la qualité de la relation beau-père/jeune
qui est pourtant essentielle pour que ces
derniers répondent favorablement aux
demandes de leur beau-père. S’attaquer
à changer les valeurs des beaux-pères
ou des jeunes est très difficile, sinon
impossible.
C’est pourquoi, une façon de faire
intéressante pour un intervenant serait
d’amener ces derniers à voir les difficultés de cette nature non pas comme
des comportements à changer chez
l’un ou chez l’autre, mais comme un
problème qu’ils ont en commun.
En procédant de la sorte, l’intervenant
permet aux beaux-pères et aux jeunes de
jeter un regard neutre sur la situation. De
(42) Sonia est une jeune fille de 15 ans qui vit avec sa mère et son beau-père depuis quatre ans et demi.
(43) Rappelons que les familles de cet échantillon vivent de graves difficultés et que ces difficultés peuvent expliquer,
du moins en partie, les problèmes relationnels vécus entre un jeune et son beau-père.
(44) Sophie est une jeune fille de 17 ans qui vit avec sa mère et son beau-père depuis 11 ans.
(45) Expression québécoise signifiant «exaspérant».
(46) Olivier est un adolescent de 13 ans qui vit avec sa mère et son beau-père depuis 2 ans.
JDJ n° 315 - mai 2012
31
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Il ressort que l’exercice de la discipline reste
le «maillon faible» du rôle beau-paternel
plus, il ouvre la porte au dialogue en permettant à chacun d’exprimer les raisons
qui le poussent à agir. La compréhension
mutuelle qui en résulte favorise la résolution des difficultés.
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Par ailleurs, les résultats de l’étude montrent que la qualité des liens doit se développer simultanément et au prix des
efforts constants de tous les membres
de la famille. En outre, la qualité de la
relation beau-père/jeune ne doit jamais
être considérée comme acquise. La période de l’adolescence serait d’ailleurs
une période particulièrement propice à
l’émergence de difficultés susceptibles
de détériorer cette relation.
Pour l’intervention, cela veut dire
qu’il pourrait s’avérer judicieux pour
un beau-père de passer d’un rôle de
remplacement à un rôle d’addition
et même à un rôle périphérique si la
situation l’exigeait. De fait, les jeunes
apparaissent toujours mieux accepter les
interventions de leurs parents que celles
de leur beau-père.
Le niveau d’engagement du beau-père
dans la famille résulte d’un exercice
de haute voltige où contextes et liens
s’entremêlent. C’est à travers cet exercice que se construit son identité beaupaternelle, en même temps que son rôle
parental y trouve ses limites et évolue. À
cela s’ajoutent les valeurs et croyances
des beaux-pères qui contribuent à donner une couleur unique à leur présence
au sein des constellations familiales
étudiées.
Références
J.-C. ABRIC, Pratiques sociales et représentations, Paris, PUF, 1994.
J.-C. ABRIC, «Méthodologie de recueil
des représentations sociales», dans J.-C.
ABRIC (Ed.), Pratiques sociales et représentations (77-102), Paris, PUF, 2011.
J.-C. ABRIC, «Pratiques sociales, représentations sociales», dans J.-C. ABRIC
(dir.) (chapitre 3, pp. 73-102), Pratiques
sociales et représentations, Paris, PUF
(p. 267), 2011.
L. BERGER, C. PAXON et J. WALDFOGEL,
«Mothers, Men and Child Protective
services involvement», Child Maltreat-
32
ment, 14(3), 2009, 263-276.
J. CHARBONNEAU et J. OXMAN-MARTINEZ,
«Abus sexuels et négligence : mêmes
causes, mêmes effets, même traitement»,
1996, Santé mentale au Québec, 24,
249-270.
H. DUBOWITZ, «Commentary of fathers
and children and maltreatment», Child
Maltreatment, 14(3), 2009, 291-293.
V. L. GADSDEN et collaborateurs, The
Fathering Indicator Framework : A tool
for quantitative and qualitative analysis,
Philadelphia (PA), National Center of
Fathers and Families, University of
Pennsylvania, 2001.
V. L. GADSDEN et collaborateurs, «Fathering indicators for practice and evaluation : the fathering indicators framework», dans R. D. DAY et Michael E.
LAMB (Eds.), Conceptualizing and measuring father involvement (pp. 385-415).
Mahwah, N.J, Lawrence Erlbaum, 2004.
K. A. KOST, «The function of fathers :
What poor men say about fatherhood?»
Families in Society, 82(5), 2001, 499508.
D. B. MARSHALL, D. J. ENGLISH et A. J.
STEWART, «The effect of fathers or father
figures on child behavioral problems
in families referred to child protective
services», Child Maltreatment, 6, 2001,
290-299.
Ministère de la Santé et des Services
sociaux du Québec, «Cadre de référence
sur les ressources intermédiaires»,
2001, dans publications.msss.gouv.
qc.ca/acrobat/f/.../2001/01-801-01.pdf,
consulté le 25 janvier 2012.
S. MOSCOVICI, La psychanalyse, son
image et son public, Paris, PUF, 1976.
M.-C. LE PAPE, «Être parent dans les
milieux populaires : entre valeurs familiales traditionnelles et nouvelles normes
éducatives», Informations sociales,
154(4), 2009, 88-95.
C. PARENT, M. BEAUDRY, M.-C. SAINTJACQUES et D. TURCOTTE, «L’implication
parentale du beau-père en famille recomposée», Enfances, Familles, Générations, 8, 2008,154-171, www.efg.inrs.ca.
C. PARENT, C. ROBITAILLE, «Portrait de familles recomposées : analyse du discours
de conjoints et de conjointes vivant en
famille recomposée», Intervention, 122,
2005, 102-111.
C. PARENT, M.-C. SAINT-JACQUES, M.
BEAUDRY et C. ROBITAILLE, «Stepfather
involvement in social interventions
made by youth protection services in
stepfamilies», Child et Family Social
Work, 12(3), 2007, 229-238.
E. POULIOT, M.-C. SAINT-JACQUES, Recomposition familiale et abus sexuel,
Intervention, 117, 2002, 77-90.
A. RADHAKRISHNA, I. E. BOU-SAADA,
W. M. HUNTER, D. J. CATELLIER et J. B.
KOTCH, «Are father surrogates a risk
factor for child maltreatment?», Child
Maltreatment, 6, 2001, 281-289.
M.-C. SAINT-JACQUES, S. DRAPEAU, C.
PARENT, M.-E. ROUSSEAU, E. GODBOUT,
M.-C. FORTIN et T. KOURGIANTAKIS, «Que
nous ont appris les années 2000 au sujet
des impacts de la vie en famille recomposée?», Actes du colloque conjoint de
la Fédération des associations de juristes
d’expression française de Common law
et l’Association internationale francophone des intervenants auprès des familles séparées, Évolution et révolution
de la justice familiale, Ottawa, 2010.
M.-C. SAINT-JACQUES, R. CLOUTIER, R.
PAUZÉ, M. SIMARD, M.-H. GAGNÉ et G.
LESSARD, La spécificité de la problématique des jeunes suivis en centre jeunesse
provenant de familles recomposées,
Québec, Centre de recherche sur les
services communautaires, 2001.
(47) M.-C. LE PAPE, «Être parent dans les milieux populaires : entre valeurs familiales traditionnelles et nouvelles
normes éducatives», Informations sociales, 154(4), 2009, 88-95.
JDJ n° 315 - mai 2012
© Association jeunesse et droit | Téléchargé le 31/10/2023 sur www.cairn.info (IP: 181.66.151.115)
Passer d’un rôle de remplacement
à un rôle d’addition
Descargar