[Extrait du catalogue de l'exposition anthologique Manuel Alvess, Musée Serralves, 2008 (traduction depuis le portugais : gpt-4o) Remerciement Ceci est la première exposition anthologique consacrée à l’œuvre de l’un des artistes portugais les plus secrets, réunissant des œuvres réalisées sur plus de quarante ans, qui pour la plupart n’avaient encore jamais été exposées. Alvess, à l’exception de quelques rares interventions publiques, a créé et conservé l’ensemble de son œuvre presque secrètement tout au long de sa vie. Avec cette exposition, le travail d’Alvess trouve enfin le contexte nécessaire à sa reconnaissance et à sa diffusion. À travers la toile, l’objet, l’art postal, la performance, la photographie ou encore le dessin, Alvess compose une individualité solitaire avec laquelle il subvertit l’expérience de l’art, s’inscrivant dans une histoire des attitudes anti-artistiques qui, au XXe siècle, redéfinissent la place de l’art dans le monde — du dadaïsme aux langages Fluxus. Son exemplarité éthique, qui n’a jamais craint ni l’isolement ni l’absence de contexte de réception, dans l’assomption solitaire d’une réflexion et d’une pratique issues d’une cosmologie singulière, se révèle d’une actualité étonnamment fascinante. Elle atteste de la nécessité d’une réécriture de l’histoire de l’art de la seconde moitié du XXe siècle, que cette œuvre permet de reconfigurer face aux enjeux qu’elle pose. C’est un honneur et un privilège de pouvoir présenter pour la première fois une rétrospective du travail d’Alvess, un artiste qui s’est toujours tenu à distance de la fonction de légitimation et de l’institution muséale que le musée peut continuer à incarner dans notre société. Je remercie ainsi Manuel Alvess pour sa disponibilité, sa générosité et la sympathie avec laquelle il nous a ouvert les portes de sa maison et de son œuvre. Je tiens à lui exprimer toute ma reconnaissance pour le soin et la rigueur avec lesquels il a préservé une œuvre qu’il n’a que rarement montrée, si ce n’est à quelques amis et connaissances. 1  J’exprime aussi ma gratitude pour la liberté qu’il nous a laissée dans le choix et la présentation de son travail, toujours disposé à nous aider lorsqu’il s’agissait de retrouver des informations oubliées sur les rares moments où son travail avait été présenté. Je remercie Lourdes Castro, Pedro Morais, Miriam Dacosta, ainsi que les chers amis René Bertholo et Manuel Zimbro — aujourd’hui disparus mais toujours présents — d’avoir été les premiers à éveiller ma curiosité et mon intérêt pour l’œuvre d’Alvess. Je remercie également le Centre d’Art Moderne de la Fondation Calouste Gulbenkian, en la personne de son directeur, le Dr. Jorge Molder, de nous avoir prêté la seule œuvre d’Alvess jusqu’alors présente dans une collection publique d’art. Je tiens à renouveler ici ma profonde reconnaissance à l’extraordinaire dévouement avec lequel Sandra Guimarães, cocommissaire de cette exposition, Maria Burmester, coordinatrice du catalogue qui l’accompagne, ainsi que toute l’infatigable équipe de montage du musée ont rendu sa réalisation possible. À l’architecte Luís Pereira, auteur de certaines des solutions scénographiques conçues pour cette présentation, j’adresse mes remerciements pour la qualité et la précision de ses propositions. Je remercie l’Atelier R2, graphistes de ce livre, ainsi que la maison d’édition Civilização et son directeur Pedro Moura Bessa, pour la compétence et l’engagement avec lesquels ils ont permis la parution de ce catalogue. Enfin, j’adresse un remerciement tout particulier au BPI, mécène exclusif de l’exposition, qui a soutenu financièrement ce projet, en rendant possible sa réalisation à travers le financement d’un budget exigeant, permettant ainsi au Musée de Serralves de présenter cette exposition et de publier le présent catalogue. João Fernandes Directeur du Musée 2  Présentation de Alvess Par João Fernandes et Sandra Guimarães Un peintre arrive à Paris, venant d’un pays sous dictature. Il s’appelle Manuel Alves. Il ajoute un "s" à son nom en constatant que les Français accentuent la dernière syllabe de son patronyme : Alvess. Il participe à quelques expositions. Son nom paraît dans les journaux, ses actions suscitent une certaine curiosité. Il décide à un moment donné de ne pas vivre de ce qu’il fait en tant que peintre. Il gagne sa vie grâce à divers emplois, d’une petite imprimerie à la publicité. Il se marie, a des enfants. Et continue à travailler comme artiste. Il loue un grenier qu’il utilise comme atelier, où il ira vivre plus tard, seul. Il retourne dans son pays après une révolution. Il organise une exposition dans une galerie et participe à un festival d’art. Puis il revient à Paris, où il continue de peindre et de créer des objets qu’il expose rarement. Il rejoint quelques artistes et organise des expositions discrètes dans divers lieux, annoncées par des affiches blanches ne portant que l’adresse et le nom de l’artiste. Il n’expose ni dans des galeries ni dans des musées, envoie par courrier certains de ses travaux à quelques amis et à de nombreux inconnus, choisis au hasard. Trente ans plus tard, un directeur de musée de son pays entend parler de lui, lui rend visite, s’enthousiasme de ce qu’il voit, l’invite à exposer. L’exposition aura lieu six ans plus tard. Cette histoire pourrait être une nouvelle, mais elle résume la vie et l’œuvre d’Alvess, l’un des artistes les plus secrets et singuliers jamais présentés au musée. Il est rare de découvrir une œuvre presque inconnue, rarement montrée, réalisée sur plus de quarante ans, qui mérite d’être exposée selon les critères — toujours discutables mais toujours sélectifs — de la programmation d’un musée. Nous n’avons jamais vraiment cru à l’existence du chef-d’œuvre inconnu, caché quelque part, attendant qu’un regard vienne le découvrir et le révéler au monde. Si l’œuvre d’un artiste n’est pas devenue connue, cela peut s’expliquer par de nombreux facteurs, justes ou injustes, dont le plus décisif est sans doute qu’elle n’apporte que peu à ce qui se faisait et se connaissait déjà. Tous les artistes ont été confrontés à cette cruauté qui 3  guette toujours la réception de leurs œuvres, et qui fait que les élus sont incomparablement moins nombreux que ceux qui aspirent à l’être. Des ateliers médiévaux les plus obscurs aux studios contemporains, du grenier à internet, d’innombrables illusions perdues se sont accumulées, sans que cela nuise grandement au monde ni à notre connaissance de l’art que ces illusions soient restées ce qu’elles étaient. Ce n’est pourtant pas sans espoir qu’un directeur de musée est monté pour la première fois dans l’atelier d’Alvess, près de la Bastille, à Paris. Cet espoir avait grandi grâce à la curiosité suscitée par les rares traces de cette œuvre découvertes auparavant. Tout a commencé par la lecture d’un article dans un vieux numéro des années 1970 d’une revue d’art aujourd’hui disparue1, illustré de photographies dont la faible qualité n’atténuait en rien l’intérêt des œuvres qu’elles montraient. Nous avons appris ensuite, dans le cadre de la recherche menée par le Musée sur l’art produit au Portugal durant cette décennie, qu’Alvess avait participé à « Alternativa Zero », en 1977, l’une des expositions collectives les plus significatives de son époque, commissariée par Ernesto de Sousa, qui réunissait nombre d’artistes portugais utilisant des langages conceptuels redéfinissant la condition de l’œuvre d’art. Sa participation se résumait à trois enveloppes, exemples d’un art postal singulier, que le commissaire avait décidé d’encadrer sans que l’artiste en ait été informé — ce que nous avons découvert de nombreuses années plus tard. Alvess a également participé aux « 4e Rencontres Internationales d’Art », organisées à Caldas da Rainha par Egídio Álvaro et Jaime Isidoro2, un autre événement marquant de ces années où un pays postrévolutionnaire s’éveillait à la suite de la chute de la dictature. Ces rencontres se distinguaient, entre autres, par le fait d’avoir fait venir au Portugal, pour la première fois, des artistes majeurs comme Robert Filliou, par exemple, à qui Alvess avait adressé certains de ses projets d’art postal. La même année, il réalise une petite exposition personnelle dans la galerie d’art de Jaime Isidoro. Mais surtout — et c’est le plus important —, nous avons entendu des 1 Jean-Marc Poinsot, « Alvess : Jeux de formes, Jeux d’images », Colóquio Artes n° 12 (avril 1973), Lisbonne : Fondation Calouste Gulbenkian, pp. 44-50. 2 Revista de Artes Plásticas, n° 5 (septembre 1974), Porto : Ed. Artes Plásticas. 4  récits fascinants à son sujet et sur son travail, racontés par d’autres artistes et amis à lui, comme Lourdes Castro et Manuel Zimbro, René Bertholo, Pedro Morais ou Miriam Dacosta. Au Musée, nous avons toujours considéré que l’une des sources les plus importantes d’information sur l’art, ce sont les paroles des artistes eux-mêmes : ce qu’ils disent de ce qu’ils font, de ce que les autres font, ou de ce qu’ils ont vu advenir. C’est à Lourdes Castro que nous devons l’insistance à ce que nous rencontrions Alvess, ainsi que l’organisation de notre premier rendez-vous à Paris. Nous avons découvert un homme timide, vêtu simplement mais avec un grand soin, extrêmement poli, qui, dans un minuscule appartement correspondant presque à ce que les Français appellent une "chambre de bonne", a commencé à nous présenter méthodiquement, toile après toile, objet après objet, œuvre après œuvre. C’était incroyable de voir combien de choses tenaient dans cet appartement, et tout aussi prodigieux l’ordre dans lequel elles étaient rangées : dans des armoires, derrière le lit, dans tous les espaces où quelque chose pouvait trouver place. Les tableaux étaient soigneusement protégés dans une sorte de « sacs en tissu » qu’il avait lui-même fabriqués, cousus avec précision aux dimensions toujours identiques de leur contenu. Ils se fermaient à l’aide de liens qui les protégeaient ainsi de la poussière et du soleil. Au fur et à mesure qu’il nous les présentait, nous ne savions trop que dire, émus par ce que nous découvrions, autant que par le soin avec lequel l’artiste avait protégé une œuvre qu’il avait si rarement montrée. Après chaque tableau, il les disposait les uns contre les autres dans les escaliers de l’immeuble, afin de libérer de l’espace dans l’appartement pour nous présenter le suivant. À la fin, il nous dit : « Vous êtes peut-être les premières personnes à connaître l’ensemble de mon travail. » Nous sommes sortis de là comme si nous venions de vivre un conte de fées, heureux qu’Alvess accepte de faire une exposition au Musée. Il n’est pas facile de partager avec les lecteurs, pas plus qu’avec l’artiste lui-même, ce récit des événements. Les textes à tonalité diaristique sont souvent agaçants, lorsque leurs auteurs cherchent à se 5  rendre intéressants, cédant à leur ego, comme si les lecteurs devaient forcément partager leur vie telle qu’ils l’ont vécue. Cependant, il est difficile de réfléchir à l’œuvre d’Alvess sans parler de sa vie ou du personnage qu’il aura peut-être construit à travers son travail. Ortega y Gasset disait : « Je suis moi et ma circonstance », et il peut être utile d’interroger les circonstances d’une vie qui ont façonné ce personnage que l’on retrouve dans l’œuvre d’Alvess. Il existe sans doute des différences qu’il n’est pas nécessaire de connaître entre Manuel Nogueira Alves, citoyen portugais arrivé à Paris en 1963, et Alvess, l’artiste parisien qui commence son travail précisément en ajoutant un « s » à son nom, pour ainsi mieux « s’intégrer » — avec une certaine ironie — dans le contexte artistique de la ville où il vit. L’intégration, la légitimation et la reconnaissance sont des enjeux auxquels tout artiste est confronté « quand il est jeune ». Par ailleurs, l’un des traits constants de toutes les avant-gardes artistiques du XXe siècle a été la recherche d’une indistinction entre l’art et la vie, ce qui, dans bien des cas, conduit à une indistinction entre « la pratique de l’art et le fait de vivre artistiquement3 ». L’apparition d’une bohème artistique au XIXe siècle, dans cette grande métropole de la vie moderne qu’était Paris, a justement donné naissance à un ensemble de manifestations artistiques remettant en question l’art tel qu’il était jusqu’alors connu et respecté. La contradiction entre la myriade de jeunes Rastignac appartenant à un nouveau prolétariat artistique et les systèmes de légitimation qui en accueillaient certains au détriment de beaucoup d'autres a donné naissance à des formes d’art particulièrement critiques envers la condition même de l’art dans la société. Il y a quelque chose de caricatural dans ce « s » avec lequel Alvess se présente à la société parisienne et au monde de l’art en général. Faire descendre « l’art de son piédestal », le croiser avec des références du quotidien et remettre en question toute autonomie ou toute exception qu’on pourrait lui reconnaître par rapport à la banalité et aux routines de ce même quotidien sont des stratégies que l’on retrouve Voir Marc Partouche, *La Lignée Oubliée, bohèmes, avant-garde et art contemporain de 1830 à nos jours*, Paris : Éditions Al Dante, 2004, p. 5. 3 6  dans les bohèmes et les avant-gardes parisiennes (et dans bien d’autres contextes...) depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à pratiquement aujourd’hui. Duchamp ou le dadaïsme sont des exemples majeurs de nouvelles « hérésies » qui ont radicalement transformé la réception de l’œuvre d’art au cours des cent dernières années. Il y a par ailleurs un autre détail biographique, en apparence contradictoire avec le précédent, qui relie Alvess à des auteurs annonçant une modernité redéfinissant les attitudes face à l’art et à la vie. Alvess, par l’indépendance avec laquelle il sépare son travail d’artiste des questions de survie dans sa vie de citoyen (il n’a jusqu’à présent jamais vendu une seule de ses œuvres...), en refusant « une carrière » d’artiste et en subsistant grâce à des emplois qui ont sans doute eu leur part de routine, s’inscrit dans la lignée des Bartleby4, ces doux fonctionnaires subversifs, adeptes de routines irréprochables, qui, lorsqu’on attend quelque chose d’eux, surprennent par la délicatesse de leur refus ferme en déclarant : « je préférerais ne pas le faire ». Ou encore dans celle des Bernardo Soares5, ces employés de bureau invisibles de la routine, menant une seconde existence par laquelle ils réinventent la vie à travers leur critique philosophique du réel. Il y eut sans doute de grandes attentes et une ambition naturelle chez le jeune Alvess à son arrivée à Paris. Certaines de ses œuvres sont sélectionnées pour des salons et des prix auxquels il concourt, qui étaient alors les portes d’accès les plus ouvertes pour qu’un jeune artiste puisse se présenter dans un certain contexte. Dans la seconde moitié des années 1960, ainsi que dans les premières années de la décennie 1970, ses œuvres apparaissent dans des manifestations comme le « Salon de la Jeune Peinture », la Biennale de Paris ou le Salon de Mai, aux côtés d’autres jeunes artistes parmi lesquels on reconnaît des noms aussi divers que ceux, par exemple, de Valerio Adami, Daniel Buren, Miralda, Rancillac, Jean-Pierre Raynaud, Sarkis ou Niele Toroni, sans oublier d’autres Portugais alors présents à Paris 4 Personnage de la nouvelle éponyme de Melville. 5 Hétéronyme de Fernando Pessoa, auteur du Livre de l’intranquillité. 7  comme René Bertholo, Lourdes Castro ou José Escada. En 1966, il est sélectionné pour le « Prix Europe de Peinture » (Ostende) par un jury prestigieux, parmi les membres duquel figure Roland Penrose. Participer à ces événements n’ôtait cependant rien à un certain anonymat qu’Alvess a toujours aimé cultiver. On envoyait une œuvre, on était sélectionné et présenté ou non, point final. Cela n’allait pas plus loin. Alvess ne frappait pas à la porte des galeries, des musées ou des critiques. Il nous raconta un jour qu’une célèbre directrice de musée lui aurait demandé un dossier de ses œuvres, ce à quoi il répondit, tel un Bartleby : « il préféra ne pas le faire ». Son travail connaîtra un grand moment éphémère de visibilité publique avec sa participation à la 6ᵉ Biennale de Paris, en 1969, sous le commissariat de Francisco d’Avillez, assisté du Portugais Paulo Ferreira, historien de l’art alors en poste au Centre Culturel Portugais de la Fondation Calouste Gulbenkian. Il reçoit 500 francs pour la production de l’œuvre. Ces détails sont importants pour Alvess. Comme il l’expliqua un jour, « il y a des artistes qui sont payés pour faire ce qu’ils font ». Lui, dans la quasi-totalité de son travail, « paie pour faire ce qu’il fait ». L’œuvre présentée est identifiée dans le catalogue de la Biennale sous le titre L’Œuvre Collective (réalisation à grandeur), et signée par Alvess, Leonel dos Santos et José Xavier, deux autres Portugais qu’il connaissait à Paris. Il s’agit d’une action utilisant une chaise munie d’une sonnette, un tapis en linoléum et une poubelle semblable à celles que l’on trouve dans les rues de la ville. Un acteur s’assied sur la chaise, ce qui déclenche la sonnette intégrée. Il se lève, se dirige vers la poubelle, en soulève le couvercle, prend la poubelle, en renverse le contenu (composé de matériaux divers du quotidien, tels que journaux ou papiers variés) sur le tapis, remet la poubelle à sa place, enroule ce tapis avec les déchets à l’intérieur, se dirige de nouveau vers la poubelle pour y vider à nouveau les déchets, retourne s’asseoir, et la sonnette retentit à nouveau. Simultanément, une série de diapositives montrant la même action est projetée sur un mur, comme une documentation de la situation à l’intérieur de la situation elle-même. Les diapositives sont 8  réalisées à partir d’un film en Super 8. Dans le catalogue de la Biennale, un petit texte « précise » : « But de l’équipe : didactique ; Présentation : voulue ; Intentions : les meilleures ; Raison d’être : le pouvoir d’achat ; Conséquences : ... »6. Ces notes de catalogue parodient avec justesse tout ce que le sens commun attend de l’œuvre d’art — et que celle-ci déçoit toujours — dans un conflit qui accompagne l’histoire des manifestations artistiques du XXᵉ siècle : l’intentionnalité, la finalité, la raison d’être, le « message », le didactisme. L’action, par sa nature cyclique et répétitive, caricature une relation de l’art au réel en rejouant, dans l’espace d’une exposition, un événement quotidien des rues de la ville : la collecte des ordures. La dichotomie latente entre l’art et les déchets assume la dérision propre à la « blague » dada, renvoyant au sens commun son incompréhension face à toute une tradition artistique issue du readymade duchampien ou de l’intégration de rebuts de la vie urbaine, comme on en trouve dans les combine paintings de Rauschenberg, par exemple. Le piège fonctionne : on trouve dans la presse de l’époque l’écho de cette action ; des journaux comme Le Monde ou Le Figaro en font mention. Ce dernier publie des photographies sous le titre : « La poubelle fait son entrée dans l’art moderne7 ». Le retentissement arrive jusqu’à Lisbonne, où O Século, l’un des journaux les plus importants de la capitale portugaise à l’époque, en rend compte sous le titre : « Poésie du quotidien dans l’interprétation de trois jeunes Portugais à la Biennale de Paris8 ». Cette décontextualisation et transformation d’un objet reconnaissable caractérisera l’ensemble de l’œuvre d’Alvess. Dans l’un de ses objets 6 Sixième Biennale de Paris, cat. exp., Paris : Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1969, p. 148. 7 Philippe Bouvard, « La Poubelle fait son entrée dans l’art moderne », Le Figaro, 16 octobre 1969. 8 O Século, 28 octobre 1969. 9  les plus récents, Propreté de Paris (1997-2007), l’artiste présente un balai ordinaire utilisé par les balayeurs de rue parisiens, pour lequel il a confectionné un étui luxueux en simili cuir, doublé à l’intérieur d’un tissu rouge, courbé à l’une des extrémités afin d’épouser la forme du balai, comme s’il s’agissait d’un instrument de musique d’une grande fragilité et d’une extrême valeur. L’un des mythes à travers lesquels le sens commun aime à se confronter à l’art depuis un siècle et demi est également celui du génie incompris de son temps, de l’artiste inconnu et maudit — ce que l’on pourrait appeler le « problème Van Gogh ». La question de la réception de l’œuvre d’art est naturellement liée à tous les enjeux de sa légitimation à travers les circuits reconnus à cet effet, ainsi qu’à la compétition qui règne dans ces circuits, sur laquelle plane toujours l’ombre du soupçon. Le format du Salon, de la Biennale ou du Prix, comme le circuit des galeries et des institutions artistiques, implique toujours les problèmes sociologiques de l’inclusion ou de l’exclusion, les exposés y étant toujours moins nombreux que ceux qui, en principe, pourraient l’être. Un autre exemple éclairant de cette rhétorique de l’inclusion ou de l’exclusion dans un système artistique est l’action qu’Alvess réalise au Salon de Mai à Paris, en 1971, dans laquelle il distribue aux visiteurs une étiquette bordée de noir, semblable à un faire-part de décès, qu’il épinglait sur leurs vêtements, et sur laquelle on pouvait lire : « Hors catalogue ». Le public devenait ainsi lui-même l’œuvre, incarnant une situation ambivalente quant à sa propre inclusion ou exclusion dans l’exposition. L’absence de connaissance, de clarté ou encore l’incompréhension des critères de décision font toujours partie de la tradition de « l’artiste inconnu ». Alvess va « rendre hommage » à cet artiste inconnu et caricaturer la condition de la compétitivité dans les milieux artistiques par sa participation « sauvage » à l’édition suivante de la Biennale de Paris, qui se déroule également en 1971, avec son projet intitulé Les 7 heures de la Biennale9. 9 Les 7 heures de la Biennale: Operation 7 jours d'Alvess, Biennale de Paris, 4-10 octobre, 17h00-18h00, 1971. 10  Bien qu’il ne fasse pas partie des artistes sélectionnés, Alvess décide de participer de sa propre initiative, rompant ainsi les règles du jeu, et apparaît durant les sept jours d’une semaine, vêtu en athlète, courant une heure par jour au sein de l’exposition. Le public ignore s’il s’agit d’un événement « officiel » ou non. Chaque jour, Alvess porte un maillot de sport qui indique le jour correspondant : « Lundi, Mardi, Mercredi... ». Il édite un prospectus publicitaire dans lequel la performance est annoncée sous le titre « Les 7 Heures de la Biennale. Opération 7 jours d’Alvess », soulignant le lien entre l’événement et la vie de l’artiste. En apparaissant sans y avoir été invité ni sélectionné, en courant tel un athlète de compétition, Alvess commente et transforme la Biennale en tant qu’institution légitimatrice pour ceux qui y sont présentés. Les 7 heures représentent une journée de travail, subvertie par leur répartition sur une heure chaque jour de la semaine. Cette opération, par la manière dont elle structure sa temporalité, révèle une autre obsession perceptible dans l’œuvre d’Alvess : l’usage et la déconstruction de la précision des unités de mesure, qu’il s’agisse de poids, de longueur ou de temps (en l’occurrence, l’heure et le jour de la semaine). Toujours en 1971, il « invente » le Seizimètre, qu’il présente comme l’outil de mesure le plus rigoureux. Il s’agit d’un ruban à mesurer de 16 centimètres, extensible à des longueurs variables grâce à l’élasticité du matériau utilisé, une sorte de caoutchouc. L’objet est présenté dans un coffret en bois soigné, comme un instrument de grande valeur. Toutes ces boîtes dans lesquelles Alvess présente ses objets, tout comme les objets eux-mêmes, sont fabriqués à la main par l’artiste, avec une grande méticulosité et un sens aigu de l’échelle. Ses objets sont ambigus, absurdes, déroutants, intrigants ou suscitent réflexion et interrogation sur leurs usages. En 1969, Alvess réalise également son Centimètre Tordu, un collage où figure, sur une feuille de papier, une règle métallique graduée en centimètres et millimètres, courbée à l'une de ses extrémités, de sorte que l’unité de mesure cesse de correspondre à sa fonctionnalité attendue. La distorsion est obtenue par la photocopie d’une règle, ensuite imprimée sur le support métallique. Plus tard, il réalise une autre 11  version de ce projet, en présentant cette règle métallique « tordue » dans Écrou papillon n° 3 (1969-1990), un écrin fermé par une vis courante dont la tête évoque la forme d’un papillon. De la même année date également son Centimètre Perdu, une photocopie d’une règle de 16 centimètres dont l’un a été effacé. Toujours en 1969, il conçoit des projets d’art postal, comme Enveloppe bord centimètre, où le bord d’une enveloppe est imprimé avec une graduation de 16 centimètres, ou encore Dialogue, une feuille de papier calque imprimée avec deux versions symétriques des mêmes 16 centimètres. En 1976, ce projet sera présenté sous la forme d’une impression sur papier, intitulée Centimètre face à face. La récurrence de certaines idées et la mutabilité de leurs supports sont d'autres caractéristiques du travail d’Alvess. Dans Axiome (1969-1990), Alvess perce une plaque de bois en y ouvrant un orifice correspondant au poids de 2 grammes retirés, qu’il remplit ensuite par un poids de métal équivalent à ces mêmes 2 grammes. Une opération d’équivalence d’une série numérique figure sur la boîte contenant cet objet, soulignant l’ironie de l’exercice de contraste entre les matériaux : 1,2,3 = 4,5,6. En 1970, dans 1 Kg, il utilise un coffret en bois dans lequel sont rangées, une à une, toutes les unités de poids composant un kilogramme, qu’il rassemble ensuite en un seul objet, collant ces unités entre elles afin d’explorer la redondance entre masse et fragmentation, tout en obtenant le même poids. Voir et être émerge ici comme le paradoxe d’une différence réversible. En 1976, il conçoit le règlement du Concours du Kilo, un projet d’art postal, en envoyant ce règlement par la poste et en proposant à chaque participant inscrit de recevoir un gramme par an, afin de composer un kilogramme d’ici l’an 2056. Les objets d’Alvess impliquent fréquemment une opération, même si celle-ci se réduit parfois à l’ouverture de la boîte qui les contient. Ils fonctionnent à l’intérieur d’un système dont la logique entre en contradiction avec d’autres systèmes visant à catégoriser la réalité. Cette contradiction résulte de processus de redondance, comme c’est le 12  cas dans Lettres, dix pièces ; Maintenant ; ou Grille d’Aération, tous de 1970. Dans Lettres, un coffret annonce un puzzle de dix pièces. Lorsqu’on l’ouvre, on découvre dix lettres en métal que l’on peut disposer de manière à former le syntagme « dix lettres », où le nombre d’objets correspond exactement à leur désignation nominale. Lorsqu’on manipule Grille d’Aération, le mot « air » apparaît dans chacune des ouvertures de la grille. Dans Maintenant, plusieurs plaques de verre imprimées du même mot sont superposées à l’intérieur d’une boîte en bois, de manière à effacer, par accumulation, répétition et profondeur, le mot lui-même. Le mot « maintenant » est un adverbe dont le sens ne prend forme qu’en fonction de la situation dans laquelle il est employé, de sorte que la manipulation de ces plaques génère autant d’instants du présent qu’il y a de plaques. Maintenant connaîtra une seconde version dans Atlas (1972), où le même principe d’effacement du mot par la superposition de matériaux transparents ou semi-transparents se manifeste cette fois par le pliage de plusieurs plans d’une feuille de papier calque, imprimés chacun avec le même mot. Modèle réduit de la table de multiplication ou de Pithagore (échelle ¼) (1969-70) tourne sa propre finalité en dérision : conçu pour faciliter le calcul mental, il produit l’effet inverse, puisque tous les produits ont été divisés par quatre. Pour obtenir le résultat exact, l’utilisateur doit donc multiplier à nouveau le chiffre par quatre. L’objectualité de cet instrument est remise en cause par l’absurdité de son objectivité apparente et l’ironie de son économie de modèle. Les règles d’un monde sont transgressées dans l’œuvre d’Alvess à travers la dimension utilitaire et scolaire que ces objets suggèrent, déconstruisant, par leur littéralité et leurs paradoxes, la normativité qu’ils feignent de suivre. Ce que l’on voit ne correspond pas toujours à la catégorisation conceptuelle de ce que l’on voit — ce qui reconfigure la question de la perception que l’œuvre d’Alvess interroge de manière constante. Dans De la rivalité mimétique et du meurtre fondateur (2007), Alvess présente deux flacons cylindriques en verre, identiques, posés sur une base en bois percée de deux cavités circulaires correspondant au 13  diamètre des flacons. Pourtant, on ne voit apparemment qu’un seul flacon : l’autre est brisé à l’intérieur du premier, ne subsistant à côté de celui-ci qu’une cavité vide, comme la trace de son absence. Dans Couleurs virtuelles (vert, orange, violet) (1972), un coffret en bois contient des plaques de verre coloré qui, en se réfléchissant les unes dans les autres, produisent des couleurs composites à partir des teintes originales. La manipulation des objets d’Alvess engage un exercice constant d’attention, qui souligne la singularité du moment dans lequel ils sont activés. Lors d’une action réalisée en 1976, Alvess met en place une situation unique qui rendra également unique la fabrication d’une image. Assis à une table, disposant sur celle-ci de l’acide nitrique et d’autres composants chimiques, il transforme une plaque de verre en miroir, qu’il offre ensuite à une personne présente dans l’assistance — lui donnant ainsi la première image que ce miroir reflétera. D’autres images viendront par la suite, mais qui pourrait jamais affirmer qu’un miroir nous a reflétés pour la première fois ? À cette opération peut aussi s’associer la déconstruction d’un autre cliché par lequel le sens commun catégorise les artistes : elle contredit le prétendu narcissisme de l’artiste, puisque celui-ci offre à autrui la première image d’un miroir — image qui reflétera la personne présente, et non son auteur. Le jeu de miroirs entre ce qu’est une catégorie et ce qu’est une dénomination, exprimé à travers la transformation de la perception du réel, se retrouve également dans Marronier (1968), un projet d’art postal auquel on peut aussi associer un autre cliché : celui de la pauvreté matérielle de la vie d’artiste. Alvess envoie par courrier à des dizaines de personnes différentes des feuilles mortes d’un arbre, un châtaignier, certaines numérotées en série, d’autres imprimées avec son numéro de sécurité sociale. Une fois encore, comme dans 1 Kg, la fragmentation du réel souligne la matérialité de ce même réel. Un arbre est distribué par la poste à partir de la collection de ses feuilles. D’autre part, la transgression de nos attentes vis-à-vis des routines du quotidien est manifeste dans la littéralité de ce projet : on s’attend à recevoir une feuille de papier dans une enveloppe — et non une feuille d’arbre. 14  On s’attend encore moins à ce qu’une feuille d’arbre puisse être dénombrable, comptable, soumise à un système qui laisserait sur elle les marques d’une mystérieuse sérialisation. L’art postal est pour Alvess l’un de ses systèmes préférés de présentation de son travail d’artiste. Ce n’était d’ailleurs pas si différent de la manière dont il avait présenté certaines de ses toiles à des concours, salons ou autres expositions collectives : il suffisait de s’occuper d’un envoi postal, sans nécessité de connaître qui que ce soit directement. Dans les années 1960 et 1970, l’art postal constitue d’ailleurs un exemple d’univers libre et libertaire pour la présentation des œuvres de nombreux artistes, transformant les services postaux en un support de diffusion de leurs projets, à partir de l’acte quotidien d’ouvrir et de lire du courrier. Dans un contexte où l’art arrache la banalité du quotidien pour en faire le déclencheur de nouveaux langages, l’envoi postal se libère de tout principe de sélection et des jeux de pouvoir qui y sont associés. Il n’y aura pas d’exclus dans ce nouveau centre mondial de l’art que permet un ancien système de communication, anticipant bien des réalités que l’on retrouve aujourd’hui sur Internet. Il s’agit d’un système ouvert qui permet de concilier identité et anonymat, exception et règle, à l’intérieur des formats conventionnels et restreints d’une enveloppe. L’art postal se dissocie de l’appropriation et de la valorisation de l’œuvre d’art en tant que marchandise, se distinguant comme un support éphémère, aux matériaux fragiles, périssables et bon marché. Il s’impose pourtant comme un système à la fois légitimé et légitimant à l’époque, pratiqué aussi bien par des artistes très connus que par des artistes totalement inconnus. Dans le cas d’Alvess, on connaît par exemple des cas de collectionneurs qui ont rassemblé et conservé nombre de ses envois postaux, indépendamment du fait que l’artiste n’exposait pas régulièrement dans les musées ou les galeries. Outre Marronier, ou les Concurso do Kilo et Enveloppe bord centimètre déjà mentionnés, Alvess utilisera et transformera la matérialité graphique et objectuelle même de l’enveloppe, surprenant les attentes de celui ou celle qui pourrait la recevoir, choisi de manière plus 15  ou moins arbitraire parmi des amis, des connaissances ou des inconnus, certains sélectionnés au hasard dans un annuaire téléphonique... Dans Enveloppe Trouée (1972), il utilise une enveloppe blanche dont l’intérieur est rouge, la perforant – comme il le fera d’ailleurs dans sa "peinture" de cette époque – et l’utilisant comme contenant d’une autre enveloppe en papier transparent, à l’intérieur de laquelle se trouvent les petits cercles de papier blanc et rouge résultant de l’opération de perforation. Dans Rien (1969), l’enveloppe ne contient rien, mais si on l’ouvre et la déplie complètement, on découvre le "R" initial de rien imprimé à l’intérieur, comme une initiale enluminée dans un manuscrit ancien. Une fois encore, la littéralité subvertit la redondance dans cette enveloppe "pleine de rien". Une enveloppe est aussi un article de papeterie faisant partie des routines de bureaux et d’administrations, désigné en portugais par ce mot curieux economato, propre à cet univers où notre artiste "Bartleby" préférera ne pas utiliser les ressources telles qu’elles se présentent à lui, mais les transformer en un exercice permanent de surprise. Il en va de même avec la feuille de papier A4, format qu’Alvess utilisera dans certaines impressions sur papier (Etiquette d’un Trou [1971], Nada [1972], par exemple), ou avec les feuilles de carton perforé utilisées normalement comme intercalaires de dossiers d’archives, comme on le retrouve dans Correcção de buracos (1971), où Alvess confronte deux systèmes manuels de perforation, générateurs de trous circulaires ou rectangulaires. Dans tous ces projets, on est confronté à la dissonance entre leur matérialité, leur fonctionnalité et le déplacement qu’Alvess introduit par ses opérations. Alvess met en cause, à travers le processus d’individuation que représente chacun de ses projets, les systèmes de catégorisation du monde, qu’ils soient administratifs et bureaucratiques, artistiques, religieux ou philosophiques. Il les révèle dérisoires par des procédés de vulgarisation, où la dimension pratique du quotidien affirme et contredit paradoxalement les principes de ces systèmes. Par exemple, si le système de marchandisation du livre banalise sa dimension portative à travers le format du livre de poche, Alvess associera le livre de poche et 16  le livre de philosophie dans un petit oratoire de poche. Dans Oratoire de poche et mode d’emploi (lire attentivement la notice) (2006), Alvess fabrique un petit écrin en bois à l’intérieur duquel se trouvent un miroir et un petit texte où, à partir d’une référence à Wittgenstein, il identifie cet objet comme un aide à la recherche d’un sens dans le monde et pour le monde, associant le divin et le philosophique à la matérialité portative de ce petit objet : « Le monde pose une problématique, ce que nous appelons son sens. Or, ce sens n’est pas dans le monde, il est en dehors. Le sens de la vie, c’est-à-dire le sens du monde, nous pouvons l’appeler Dieu. Prier, c’est penser au sens de la vie ». Cet oratoire de poche sera aussi œcuménique qu’anti-ecclésiastique, par la provocation de sa banalité et de sa portabilité. Si Dieu a créé l’homme à son image, Alvess répondra à cela par l’autorépresentation littérale de celui qui utilise son oratoire, provoquant les images que diffuse un système religieux dans son iconographie et renvoyant au divin l’image de celui qui s’y reflète. Une iconoclastie douce du quotidien émerge dans les travaux photographiques d’Alvess, perceptible dans son autoportrait en tant qu’Isaïe (1970) ou dans Gauloises Bleues (1971-72), où deux instants sont révélés dans deux photographies de mains en prière, dont l’une voit la prière se convertir en l’acte de fumer une classique « cigarette méditative ». La photographie est d’ailleurs un support qu’Alvess n’utilise pas fréquemment, mais qui, lorsqu’il l’emploie, révèle la littéralité et le prosaïsme de « l’instant photographique », un autre cliché de la vie contemporaine. Dans Avant-pendant-après, l’artiste apparaît dans trois photographies qui le montrent de profil sur fond de ville. Chacune d’elles est un instant sans autre signification que l’enregistrement de cet instant même, comme le souligne le titre en utilisant les trois adverbes de temps. Celui qui regarde ces photographies ne saura répondre aux possibles références de ce avant - pendant - après enregistrés. Dans Filme 18 x 24 (1970), douze instantanés de l’artiste en ville sont présentés comme s’il s’agissait de fragments d’un récit filmique. On n’en connaît ni l’intrigue ni même le contexte. Coiffé de son chapeau, la moustache soigneusement taillée, Alvess erre dans la ville tel un 17  personnage de film noir ou de nouvelle vague. Chaque photographie est un fragment d’un fragment plus vaste d’une narration inconnue mais pressentie : l’anonymat collectif et la singularité dans la vie urbaine. Alvess se représente comme personnage de lui-même, tant dans son travail d’artiste que dans la vie quotidienne, rappelant le flâneur de Baudelaire. Il évoque parfois Tati et les odyssées de Monsieur Hulot dans la ville moderne. Le contexte d’une grande métropole comme Paris suscite toujours, comme nous l’avons déjà évoqué, la question du conflit entre l’identité et l’anonymat de chacun de ses habitants. L’apparition de petites communautés réunies par proximité ou affinité sera fréquente. Le Paris d’Alvess est encore cette grande ville faite de « plusieurs villages », dont les habitants s’y sont installés à la recherche de nouveaux chemins pour leur vie. Paris sera, par exemple, dans les années 1960 et 1970 — décennies de forte émigration portugaise, fuyant la dictature et la guerre coloniale —, la « deuxième ville portugaise ». Paris a également accueilli, depuis sa croissance comme grande métropole au XIXe siècle, de multiples communautés d’artistes venus du monde entier, réunis là pour de nouvelles aventures dans des langages inédits, étant indissociablement liée à l’histoire et à de nombreuses mythologies des avant-gardes artistiques du XXe siècle. Quelques années seulement avant qu’Alvess ne s’installe à Paris, Lourdes Castro et René Bertholo créent, avec des artistes portugais, français et d’autres étrangers émigrés à Paris, le Groupe KWY, dynamisant une revue et une série d’expositions. Il n'est donc pas surprenant qu'Alvess se soit joint, entre 1976 et 1979, au Portugais Darocha et à d'autres artistes tels que Jean Roualdès, Laurent Septier ou Nil Yalter dans un groupe qui organisera une série d'expositions, d'actions et de situations dans plusieurs adresses parisiennes du Marais, de la Rue Greneta à la Rue Gambetta ou à la Rue du Faubourg St. Jacques. Tous ces événements avaient la particularité de se dérouler une seule fois, durant une à deux heures, et il ne nous reste aujourd'hui que quelques enregistrements photographiques ou vidéographiques, ainsi qu'un ensemble d'invitations 18  et d'affiches réalisées avec un soin graphique exemplaire. Presque toutes les invitations éditées étaient constituées de feuilles blanches sur lesquelles, en une ou deux lignes, on tamponnait l'adresse du lieu et les noms des artistes participants. Rarement une image y était divulguée. Dans cette forme singulière de publicité "en blanc", on devinait la discrétion et l'attirance pour le "rien", caractéristiques d'Alvess. Le blanc sera d’ailleurs le fond d’une grande partie des premières toiles revendiquées par Alvess. Celui-ci désignera Ciel (1964) comme étant sa première œuvre en tant qu’Alvess, bien qu’il ne s’agisse pas de sa toute première création. Auparavant, alors qu’il était encore au Portugal, Manuel Alves avait suivi les cours du soir de l’École des Beaux-Arts de Lisbonne tout en travaillant dans une banque. Il expose à Lisbonne et à Viseu, sa ville natale, à plusieurs reprises, presque toujours dans des expositions collectives de jeunes peintres. La majorité de ces œuvres a disparu ; l’artiste ne les considère pas comme pertinentes par rapport à l’œuvre qu’il développera plus tard, après son arrivée à Paris. Ciel est une œuvre qui présente déjà des aspects fondamentaux du travail d’Alvess : son interrogation et sa redéfinition de l’objet, toujours attentif aux détails qui le caractérisent. Le tableau représente l’envers d’un châssis, vu de trois-quarts, montrant un détail de la structure de bois sur laquelle la toile est tendue. La peinture se présente comme une représentation de l’objet qui la supporte, "disparu" dans sa matérialité au moment où l’on regarde un tableau. Alvess recentre l’attention du spectateur sur le tableau en tant qu’objet. Toute la peinture d’Alvess résultera dès lors d’une tension entre la condition de la représentation et la manifestation de son objectalité. À l’exception de ce "premier tableau", de dimensions 103 x 83 cm, toutes les toiles d’Alvess auront ensuite les mêmes dimensions (216 x 81 cm). Ce format, que l’artiste a évoqué avec ironie comme un "format paysage", est homothétique de la feuille de machine à écrire, le format A4. Par ailleurs, il s’agit d’un format qui permet un rangement facile dans l’espace de son petit appartement — un détail non négligeable pour un artiste pour qui aucun détail n’est superflu. 19  Le blanc dominant dans la majorité des premières toiles d’Alvess sera précisément le blanc de la feuille de papier. Toutefois, il est impossible de se confronter à ces tableaux sans être tenté de les comparer à une tradition peu connue du monochrome que l’on peut faire remonter à Alphonse Allais (1854-1905), figure majeure de la scène artistique et bohème parisienne. Celui-ci présenta à Paris, lors des fameuses Expositions des Arts Incohérents, plusieurs œuvres d’une seule couleur, qu’il appela des monochroïdes, qu’il publiera plus tard, en 1897, dans son Album Primo-Avrilesque10. Allais sera une référence importante pour des artistes et écrivains tels que Marcel Duchamp, André Breton, Raymond Roussel ou Mallarmé11. Se souvenant un jour d’avoir vu un tableau entièrement noir intitulé Combat de Nègres dans une cave, pendant la nuit12, Allais réalisera toute une série de monochromes "représentationnels" à partir de leurs titres. Le premier est précisément un monochrome blanc, intitulé Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, qui consiste en une simple feuille de papier bristol entièrement blanche. Même sans connaître Allais, Alvess partage cette tradition qu’il a inaugurée de redéfinition de la peinture à partir d’une feuille de papier. Il opère dans ses toiles une série de manipulations comme si la toile était du papier, recourant notamment à des oblitérations qui rappellent les feuilles perforées par une perforatrice de bureau, ou à des pointillés, comme sur les timbres ou les carnets de tickets (Pointillé, 1969, et Ligne Verticale à l’emporte-pièce, 1971, par exemple). Dans cette dernière, l’artiste trace une ligne verticale faite de plusieurs perforations, dont les déchets sont collés sur la toile, et il inscrit ironiquement, à l’encre de Chine, la phrase manuscrite suivante : « À cet endroit, Alvess, faisant ce trou, s’est tapé sur les doigts avec un marteau et a dit merde trois fois ». L’incident s’ajoute à l’accident, introduisant la petite histoire du quotidien Alphonse Allais, Album Primo-Avrilesque, Paris : Éditions Al Dante, 2005. Postface de Marc Partouche. 10 11 Ibid., p. 36. 12 Œuvre de Paul Bilhaud (1854-1933), auteur de vaudevilles et de chansons de café-concert. Voir Marc Partouche, ibid., p. 34. 20  dans le tableau lui-même, caricaturant son processus et sa condition. D’autres fois, la toile est perforée ou ouverte selon des techniques issues du monde textile, mettant en valeur sa matérialité de tissu, comme dans les cas où Alvess utilise dans ses œuvres des œillets ou des fermetures éclair. Les toiles d’Alvess manifestent une tridimensionnalité que le tableau n’a jamais cessé d’avoir, mais qui est devenue invisible dans l’histoire de la peinture à cause de sa fonctionnalité mimétique, représentationnelle ou abstraite. Une part significative de la peinture d’Alvess est constituée de tableaux-objets, bien que, chaque fois qu’un élément du réel est représenté sur une toile, cette représentation soit extrêmement soignée, dans un registre mimétique presque hyperréaliste. C’est le cas de Attestation (1966), où la toile blanche recouvre, comme un rideau maintenu par des œillets, l’image d’une feuille de papier bleu ligné, sur laquelle deux timbres et une signature sont représentés. Ce tableau, réalisé à Paris, renvoie pourtant à une réalité qui, au Portugal, incarnait à elle seule la bureaucratie absurde de la dictature alors en place. Le "papier timbré" était un type de papier officiel sur lequel étaient rédigées les requêtes adressées à l’administration publique portugaise. Des timbres de différentes valeurs y étaient collés selon les circonstances, et la signature du requérant devait recouvrir ces timbres. Voilà un sujet pour Alvess, qui "occulte" dans sa toile le contenu de la requête, ne laissant visible que la signature, transformant ainsi la bureaucratie en œuvre d’art, avec l’ironie subtile que l’on retrouve dans nombre de ses travaux. Ou encore le cas de Pneu (1969), où les traces d’un pneu, soigneusement peintes avec une précision photographique, forment une ligne verticale au centre de la toile. Alvess ignorait très probablement le dessin de Rauschenberg et John Cage, réalisé en 1953, dans lequel une feuille de papier est marquée par les empreintes d’un pneu que l’on y fait rouler. Ce qui l’intéresse davantage, c’est de questionner la précision picturale par la représentation mimétique d’un exemple banal de la réalité, plutôt que de substituer la peinture à une action matérielle provoquant cette même réalité, comme le font les deux artistes américains. 21 La peinture sur toile sera pratiquée par Alvess pendant plus de quarante ans. Plusieurs phases et séries se succèdent, dont beaucoup ne sont pas représentées dans ce livre ni dans l’exposition qu’il documente. Les œuvres ici présentées sont celles qui entretiennent un lien plus étroit avec le reste de l’œuvre d’Alvess, où l’ironie se manifeste par la reconnaissance du banal dans la subversion de son objectivité et de son objectalité. Dans les années 1980, il réalisera, par exemple, un ensemble de triptyques en apparence abstraits, où cette abstraction même résulte d’un changement d’échelle et de proportion dans la représentation d’insignes militaires, lesquels deviennent totalement méconnaissables dans la composition géométrique que chaque tableau propose. Cependant, dans une peinture plus récente, Shut up you jerk! (« Tais-toi, espèce d’imbécile! », 2005), Alvess revient à la feuille de papier comme référence de son point de départ. Sur fond blanc apparaît l’invective anglaise qui donne son titre au tableau, représentée dans une police spécifique, Avant Garde Gothic Bold, dont les contradictions sémantiques, associées au sens de l’expression, provoquent cette distanciation par laquelle son œuvre s’est toujours écartée de manière critique d’un discours artistique stéréotypé. Un autre ensemble important dans l’œuvre d’Alvess est celui de ses dessins. L’artiste ne pratique pas le dessin comme une activité régulière ou diaristique. Entre 1994 et 1995, il réalise toutefois un ensemble de 39 dessins qui résultent principalement d’un travail sur l’échelle et la symétrie13. Dans nombre de ces dessins, on retrouve la suggestion d’une forme végétale ou animale, à partir de l’exploration de symétries, de répétitions ou de rythmes formels. Les dessins d’Alvess présentent 13 Alvess a été boursier de la Fondation Calouste Gulbenkian ; dans son rapport de boursier, il a développé des ré exions sur la symétrie. 22 fl  Reproduire le réel avec une minutie et une précision qui dépassent même les limites de la visibilité semble être également le sujet de Pathologies (1967), où un cercle s’ouvre sur la toile blanche, représentant une culture de bactéries microscopiques. L’échelle et la proportion apparaissent ici comme des éléments interrogés par la peinture, anticipant ce que l’on retrouvera plus tard dans ses dessins.  une précision calligraphique presque orientale. Les formes qu’on y découvre évoquent des structures organiques de la nature, comme on en verrait dans des études botaniques ou entomologiques. Nervures ou architectures organiques de feuilles de plantes ou de corps d’insectes pourraient ainsi servir de références à ses représentations. Cet ensemble de dessins se présente comme un véritable programme de recherche. Leur exécution commence par des études minuscules, réalisées parfois sur une petite feuille jaune issue d’un bloc de notes autocollantes. Le dessin final est fréquemment le résultat d’un processus d’agrandissement de ce premier croquis. Il s’agit d’un dessin minutieux et appliqué, d’une partition du temps de son exécution, interrogeant la nature de ce que l’on voit et la manière dont on le voit, où la matérialité de la représentation se confond avec une abstraction optique, sans jamais perdre la dimension concrète de la précision du trait. Le tout et le rien convergent dans les agrandissements de ces petits organismes ou structures que le dessin dévoile. Le tout et le rien sont d’ailleurs des entités sémantiques indissociables dans l’univers d’Alvess. Entre apparition et disparition, entre discipline et indiscipline, entre règle et exception, entre norme et écart, son œuvre se présente comme un exemple clair de ce que Harald Szeemann a un jour défini comme une mythologie individuelle. Le musée contemporain sera-t-il capable de la faire réapparaître ? Quelle correspondance pourrait exister entre le musée d’aujourd’hui et celui dont cette œuvre s’est volontairement écartée ? Le musée actuel n’a plus de colonnes ni de frontons comme le musée d’autrefois. Ni de corniches. La plus récente Console I (2005) d’Alvess présente, peut-être en réponse à l’invitation d’exposer dans un musée, une corniche en plâtre fixée à un mur, base insolite pour un autre objet informe en plâtre, suspendu à ce mur par une chaîne en métal. La même corniche servira encore de base à deux variantes : dans l’une, elle soutient en équilibre instable une tige de bois entourée en son centre par un tissu rouge ; dans l’autre, elle soutient une deuxième corniche exactement identique. Le musée serait-il, pour Alvess, le lieu de la variation dans la répétition ? 23  Dans une œuvre encore plus récente, God Save the Queen (2007), une toile peinte avec minutie, représentant une myriade de petites fourmis, se trouve, libre et froissée, à l’intérieur d’un bocal en verre hermétiquement fermé, sur lequel une étiquette annonce l’expression anglaise qui donne son titre à l’œuvre. Nul ne pourra vérifier la précision ni la minutie avec lesquelles Alvess a peint ces fourmis, ni même tenter de découvrir laquelle serait la reine. Une autre allégorie de l’art au musée ? Alvess revient aujourd’hui dans le pays qu’il avait quitté, pour une première présentation d’une large sélection de ses œuvres réalisées au cours de plus de quarante années. Il nous a ouvert les portes de sa maison, de son travail, de son univers, mais s’est tenu à distance de toute responsabilité dans la présentation de cette exposition. Il a suivi avec sollicitude toutes les demandes du musée, mais n’a participé ni au montage de l’exposition ni à l’édition du livre qui l’accompagne. Il a donné de nouveaux titres à toutes ses œuvres d’art postal14 et s’est prêté gentiment à répéter cette « œuvre collective » avec laquelle il s’était présenté à la ville de Paris, en 1968. Comme Alphonse Allais dans l’introduction de son Album Primo-Avrilesque, il pourrait dire : « Si j’ajoutais un mot à ces dires, ce serait un mot de trop », mais il ne le dira pas. Les présentations étant faites, nous vous souhaitons maintenant la bienvenue, chers lecteurs, dans le monde fascinant de l’inventeur du Seizimètre et d’autres prodiges... Toutes ces œuvres apparaissent dans l’exposition sous la dénomination générique d’envoi postal. 14 24
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