Revue belge de philologie et
d'histoire
Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance (suite)
Fernand Desonay
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Desonay Fernand. Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance (suite). In: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 26, fasc.
3, 1948. pp. 681-696;
doi : https://doi.org/10.3406/rbph.1948.1796
https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1948_num_26_3_1796
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BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOTHÈQUE D'HUMANISME ET RENAISSANCE
{Suite)
Tome VII (1945). — Encore un imposant fascicule
offre une glane précieuse.
et qui
Mettons hors de pair l'article liminaire d'André Chastel :
Art et religion dans la Renaissance italienne (pp. 7-61).
Il
s'agit, comme dit fort exactement le sous-titre, d'un essai sur
la méthode. L'auteur, qui poursuit une thèse sur le
Quattrocento florentin, est d'avis que toute recherche qui se propose
pour objet l'étude de la Renaissance italienne doit être abordée
« en fonction de l'art et de la religion ».
On sait que Burckhardt lui-même avait le sentiment que sa
magistrale synthèse souffrait de pas mal de lacunes du côté de
l'ordre esthétique. Cette fameuse « modernité » de l'homme
de la Renaissance, elle éclate moins, d'après Burckhardt, dans
le goût des idées libérales que dans les manifestations du sens
artistique. M. André Chastel nous invite donc à tenter une
histoire des formes, qui aboutirait, selon lui, à montrer,
clairement, que Moyen Age et Renaissance s'appellent et s'excluent
à la fois. La Renaissance n'a pas créé des formes d'art
entièrement inédites ; elle se contente de donner un nouvel aspect au
sentiment de la nature, une nouvelle orientation à l'humanisme
antiquisant, un nouveau rapport de l'individu avec le monde.
Quand il applique cette méthode à l'examen du phénomène
religieux, M. André Chastel met ses pas dans les pas de Henry
Thode et surtout de Konrad Burdach. La Renaissance italienne
a son principe (je cite) « dans un mouvement utopique de renovatio spirituelle qui, à travers la mystique des spirituels
franciscains, à travers l'aspiration de Dante vers la restauration des
valeurs humaines et la purification universelle, à travers le rêve
nationaliste et romain de Pétrarque et de Rienzo, embrase
peu à peu les esprits d'une ardeur à la fois politique et religieuse,
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BIBLIOGRAPHIE
et donne à la culture italienne cet élan métaphysique qui
explique ses créations romantiques et la profondeur de son action ».
Tout cela n'est peut-être pas aussi clair que M. André Chastel
semble se l'imaginer ; et on pourrait lui reprocher ce qu'il dénonce,
précisément, chez Burdach : « quelque chose d'incertain, où le
sacré et le profane (par exemple) perdent souvent leurs contours ».
Mais il faut lui savoir gré d'avoir réagi contre une conception de
l'histoire « statique », qui est aux antipodes de l'histoire, et qui
tient beaucoup plus de la descriptio. A cet égard, il a souligné
avec infiniment d'à-propos (cfr pp. 33 et sqq.) comment la
Renaissance elle-même a créé cette conception de l'évolution
humaine, qui est mouvement. « La Renaissance », écrit-il en un
raccourci saisissant, « a composé elle-même son roman historique ».
Et comme cette dialectique interne est surtout mise en évidence
dans le domaine de Fart (voir Pétrarque) et dans le domaine
religieux (voir Marsile Ficin), la méthode se justifie qui consiste
à partir de l'évolution des formes d'art et des manifestations de
la foi. Encore faudrait-il préciser le rôle de l'art par rapport à la
religion.
Idées fécondes, ingénieuses élucidations. J'en veux surtout
retenir ceci, qui me paraît lumineux : savoir, que l'homme de la
Renaissance a eu le sentiment de se trouver à un carrefour.
C'est ainsi que se crée une volonté de grandeur, de conquête,
d'enrichissement. « Si l'illusion est chez les contemporains »,
a écrit quelque part Verdun L. Saulnier, « l'illusion même devient
fait historique ». Nos techniques modernes ne progressent à pas
de géant que parce que le savant de laboratoire a conscience
d'être le pionnier de l'âge atomique. Mais un carrefour, c'est
des routes qui partent vers le mystère, et c'est — aussi — des
routes qui viennent d'où l'on sait bien...
Une brève étude de Lucien Febvre nous intéresse à L'origine
des Placards de 1534 (pp. 62-75, avec un hors-texte). Le Dr
Hans Bloesch, conservateur de la Bibliothèque de Berne, a
découvert, dans la garniture d'une vieille reliure neuchâteloise,
un exemplaire original — celui-là même qui est reproduit en
hors-texte — de la fameuse affiche d'octobre 1534.
S'autorisant des recherches du Dr Bloesch en personne et d'une
étude de Mlle Gabrielle Berthoud, travaux qui ont paru dans le
fasc. 4, novembre-décembre 1943, du Musée Neuchâtelois,
M. Febvre pense que les Placards ont été rédigés et imprimés à
Neuchâtel, sur les presses de Pierre de Vingle, dit Pirot Picard ;
que Marcourt a fait le gros travail ; mais qu'il est peu probable
qu'il ait fait ce travail « tout seul ». Ce Marcourt, au demeurant,
est-il violent, ou modéré? On sait que le texte des Placards fit
BIBLIOGRAPHIE
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l'impression d'un assez méchant coup de force. On attribue
souvent leur effet désastreux à ces outrances verbales ellesmêmes. Pourtant, M. Lucien Febvre n'a pas tort de rappeler
que l'époque n'a rien d'académique, et qu'en fait de violences,
on en avait lu et entendu d'autres. Ce qu'il y a de redoutable
dans les Placards de 1534, c'est l'attaque frontale contre la Messe.
L'argumentation est d'une logique désarmante ; elle s'appuie
sur VEpïtre aux Hébreux : « une fois », dit saint Paul (?), — au
chap. VII, au chap. IX et au chap. X, — une fois et non des
quantités illimitées de fois, a été offert dans la Nouvelle Loi
le sacrifice vraiment parfait ; c'est sous l'Ancienne Loi que les
prêtres devaient perpétuellement recommencer les sacrifices pour
leur imperfection. Si l'on y regarde bien, cette thèse
anticatholique sur la Messe aboutissait à fonder la confession nouvelle
sur VEpïtre aux Hébreux, cette épître anonyme citée pour la
première fois dans la première épître de Clément de Rome et qui
ne provient certes pas de l'Apôtre des Gentils (mais l'auteur des
Placards, plus généreux en cela que Luther, l'attribue sans
hésiter à saint Paul). Or comme, dans cette Epître aux Hébreux,
la Nouvelle Alliance n'est point fondamentalement différente
de l'Ancienne, comme il n'y est nulle part question de la Foi qui
s'oppose à la Loi, sequitur quodlibet... En réalité, les Placards
de 1534 inauguraient ce que M. Lucien Febvre ne craint pas
d'appeler « une recharge du mosaïsme, de ce légalisme mosaïque
qu'Érasme comme Luther, que Le Fèvre d'Étaples comme
Marguerite de Navarre rejetaient de toutes les forces de leur âme
croyante ». Et voilà ce qui émut si profondément le roi
François et ses contemporains, tant d'hommes, tant de femmes, unis,
dressés pour la première fois devant le schisme monstrueux qui
prenait, lui aussi pour la première fois, un autre visage —
moralement, sentimentalement, logiquement —■ que celui qu'on avait
accoutumé de lui voir.
Les épreuves de la Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance
sont revues, généralement, avec le plus grand soin. Sera-t-il
permis de regretter que la distinction (par le moyen de l'accent
circonflexe) entre imparfait du subjonctif et passé simple de
l'indicatif ne soit pas toujours respectée? « La Réforme, qu'elle
le voulut ou non... », lisons-nous dans le dernier paragraphe de
l'article de Lucien Febvre ; et c'est dommage. Dans un autre
tome, la 3e personne du singulier du prétérit de l'indicatif de
devoir s'imprime erronément, et plusieurs fois, « dût ». Voir
également (in t. VII, p. 147) « crû » pour « cru ».
Une contribution beaucoup moins intéressante (pour notre
propos, tout au moins) de M. Lucien Scheler envisage la question
BIBLIOGRAPHIE
de La navigabilité de la Vilaine au XVIe siècle (pp. 76-94, avec
3 hors-texte et une carte). Ce qui fait le prix de cette étude,
c'est qu'elle nous reporte aux premiers temps de la cartographie
française. M. Scheler a pu étudier, dans la bibliothèque d'un
bibliophile parisien, un ms. de 1543, qui a gardé sa reliure
originale, et qui semble bien avoir été exécuté sur les ordres du roi
pour être offert aux États de Bretagne ; il comporte 22 vues
cavalières, représentant le cours de la Vilaine de Redon à Rennes,
peintes et rehaussées d'or et d'argent, recto-verso sur 11 feuillets
de vélin. Le volume, malheureusement, n'est pas signé ; et nulle
pièce d'archives ne permet d'obtenir des renseignements sur
l'artiste qui parcourut, voici quatre siècles, des rives dont il a
laissé des tableautins d'un charme naïf.
L'article suivant, de Lewis G. Harmer, fournit pas mal
d'indications sur Lancelot de Carie et les hommes de lettres de son temps
(pp. 95-117). Lancelot est un érudit (il apprend le grec dès 1538) ;
et, surtout, il jouit de la faveur du roi. C'est pourquoi la plupart
des poètes de la Pléiade tiendront à s'assurer ses bonnes grâces.
Joachim du Bellay et Pontus de Tyard lui dédient des poèmes.
Ronsard, lui, dans la préface des Quatre Premiers Livres des
Odes, qui est de 1550, professait superbement qu'il n'attendait
rien des courtisans ; ce fut le prélude de sa rupture ouverte avec
Saint-Gelais. Mais des gens comme Saint-Gelais et comme Carie
sont en si grand crédit que les mécontenter équivaut à
compromettre toute une carrière ; et nous verrons Michel de l'Hôpital
écrire à Jean de Morel de persuader Ronsard, leur ami commun,
qu'il lui faudra tempérer son vin. Ronsard se rendra, d'ailleurs,
à des raisons qui, pour n'être pas excellentes, n'en avaient pas
moins leur prix. Il a dédié à Lancelot son Hymne des Daimons
(1555), et il l'a cité au moins quatre fois dans d'autres poèmes.
Lancelot avait lu la Franciade au roi ; ce qui valait bien quelques
flagorneries. Carie se fit aussi l'introducteur d'Olivier de Magny.
Quant à Michel de l'Hôpital, il semble bien avoir été un ami
sincère et désintéressé du courtisan érudit à qui il adressa trois
poèmes latins.
Dorothy Mackay Quynn publie, en anglais, une monographie
intitulée The early Car eer of John Gordon, Dean o f Salisbury
(pp. 118-138). Ce John Gordon a laissé un certain nombre d'œuvres qui ont été publiées, sur des questions de théologie
principalement ; mais on s'accorde à ne leur trouver nulle valeur, ni
du point de vue théologique, ni du point de vue littéraire. De
nombreux inédits demeureront probablement enfouis dans le
silence des bibliothèques. John Gordon lui-même collectionnait
BIBLIOGRAPHIE
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livres et manuscrits. Né en 1544, fils d'un des premiers évêques
écossais qui passèrent à la religion réformée, il mourut le 3
décembre 1619. Il est venu en France peu après sa vingtième année,
et il séjourna à Paris et à Orléans ; mais rien ne permet
d'affirmer, comme le fait le Dictionary of National Biography, qu'il
aurait poursuivi, dans ces deux villes, des études universitaires.
Il se maria deux fois : à des Françaises. Né catholique, John
Gordon a toujours prétendu que c'était l'étude des littératures
anciennes qui l'avait amené au protestantisme.
En France, il
se lia d'amitié avec de nombreux protestants, comme Ramus et
Buchanan, et il se mêla à l'entourage de Condé et de Henri de
Navarre.
L'étude de Verdun L. Saulnier est, comme toujours, un
morceau de roi. C'est sur Les dix années françaises de Dominique
Baudier (1591-1601) qu'il attire, cette fois, notre curiosité.
Cinquante pages de texte (pp. 139-192) sont suivies d'une série
d'Appendices (pp. 192-204) qui vont d'une table de références
à une table d'incipit, en passant par des indications
chronologiques, bibliographiques et autres. Mais arrêtons-nous à l'étude
elle-même, qui porte sur « La condition humaniste au temps des
guerres civiles ».
Tout le monde n'a pas la ressource, comme Érasme, de vendre
des dédicaces, quitte à fragmenter ses opera omnia. Un homo
novus à la recherche d'un patron, c'est un solliciteur enragé.
Tel fut le cas de Béroalde de Verville avant son canonicat ;
telle sera l'aventure de Dominique Baudier, humaniste en
France. « Per annos decem continuos vixit in Gallia », dit sa Vita ;
« bien accueilli des grands », avocat du roi au Parlement en 1592,
ajoute Γ autobiographe. En vérité, les temps sont durs ; Baudier
n'est pas riche ; et, ce qui aggrave le tout, il ne se pique guère
que de poésie. Il débarque à Tours, ayant quitté La Haye, où
il était avocat, peut-être à la suite d'une affaire de femmes. En
bon protestant, il s'est fait recommander auprès de DuplessisMornay, le « Pape des huguenots », et de Joseph- Juste Scaliger,
alors installé près de Tours. Par Scaliger et par le président de
Thou, voilà notre homme aiguillé vers Caen, où il séjournera
chez Claude Groulard, président du Parlement de Normandie.
Il voudrait, le besogneux Dominique Baudier, être chargé d'éduquer des enfants de haut lignage.
Après un bref crochet du
côté de Middelburg (Zélande), il revient à Caen, puis en Touraine,
où il accepte l'hospitalité d'un certain Sardini, « nouveau riche »
de l'époque et qui offre, outre le gîte et le couvert,une pension
annuelle de 800 livres. A Tours, en 1592, Baudier est admis dans
l'ordre des avocats, comme à La Haye ; il retrouve des amis de
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BIBLIOGRAPHIE
la première heure. Mais il guigne, à présent, une charge de
diplomate. Sans succès, d'ailleurs. En 1594, il est à Paris. La
richesse ne l'y attend pas, s'il est vrai, comme nous le confient
ses lettres, qu'il doit se retirer à la campagne à cause du manque
de pécune... Mais nous n'allons pas retracer ici toutes les
vicissitudes de cette période faite de faux espoirs et d'assez misérables
expédients. Baudier connaîtra même la prison (juillet 1598).
Encore, cet enragé d'humanisme pouvait-il exhiber imposant
bagage? Non pas. Ses œuvres écrites pendant la décennie
française ne sont ni nombreuses ni originales. Il se contente, le
plus souvent, de tourner en vers ses lettres de solliciteur, lettres
qui épiloguent à satiété sur les thèmes de la quémanderie. Ses
adjectifs hyperboliques et ses éloges de commande, notre
besogneux les prodigua à tout venant, à tout qui lui paraissait
détenir puissance ou argent, ou les deux. Il couvrit de louanges
Henri IV, dont il avait rêvé d'être l'historiographe officiel ;
mais, à l'occasion, il ne dédaignait pas de caresser de moindres
sires. Quelques-unes de ses poésies seulement peuvent passer
pour de vrais messages d'humaniste. Et Verdun L. Saulnier
de rappeler que, dans l'affaire Montaigne, Baudier, tout en
témoignant sa sympathie à l'auteur des Essais, émet des
réserves, au demeurant assez peu nettement définies.
Un second chapitre nous entretient, brièvement, de l'affaire
Scaliger. Il s'agit de la succession de Juste-Lipse à l'Université
de Leyde, que le célèbre humaniste venait de quitter pour Liège,
en attendant d'aller se fixer à Louvain. Baudier semble bien
avoir été le premier à proposer, pour succéder à Juste-Lipse,
Scaliger ; et il s'est fort démené, surtout pendant l'année 1592
(c'est alors qu'il regagne Middelburg), afin d'amener une
solution heureuse de la négociation. L'affaire n'alla pas sans mal ;
et, plus d'une fois, on put croire que tout était compromis.
Finalement, Scaliger prendra la route de Leyde ; et Baudier de
clamer sa fierté un peu puérile d'avoir été l'artisan d'une
nomination qui est à porter au compte de ses rares succès.
Le chapitre le plus intéressant de cet essai concerne ce que
Verdun L. Saulnier appelle les offices (les officia latins) de la
civilité humaniste et honnête, à la fin du xvie siècle.
Les amis sont tenus de s'écrire, et de s'écrire souvent.
Pourtant, les lettres ne seront pas trop longues, par crainte de
fatiguer le correspondant. On y abordera, sur un ton qui peut être
plaisant, la chronique des petites nouvelles qui renseignent
chacun sur le genre de vie, sur les occupations, sur les
déplacements des humanistes, ce monde fermé qui a son code, ses secrets
et ses lois. Les lettres voyagent volontiers grâce aux aimables
soins d'un ami itinérant ; de véritables services de poste res-
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tante jalonnent les routes de l'amitié ; les courriers professionnels
sont, d'aventure, suspects. Les hôtelleries de la Renaissance
offrant peu de confort au voyageur de passage, il est de bon ton,
dans la confrérie des humanistes, de s'acquitter largement des
devoirs et complaisances de l'hospitalité. On se fie aussi aux
amis, plutôt qu'à un banquier, si l'on souhaite transférer des
fonds à l'étranger. Détail assez piquant et qui nous est révélé
par un des incidents de la vie de Baudier à Londres, les
humanistes se chargent, entre eux, de véritables missions de courtage en
librairie. Les relations purement littéraires ouvrent le champ
plus vaste à tous ces abus qu'engendre une politesse faite de
flatteries réciproques ; mais nous savons que les humanistes se
tiennent au courant de leurs projets, des livres qu'ils ont sur le
métier. Enfin, comme on l'a vu dans l'affaire Scaliger, il n'est
pas rare qu'on se prête aide et assistance. Le code de Yhumanitas, tel qu'il apparaît à travers les lettres des humanistes de
l'époque, et tout soumis qu'il est — parfois — à des règles
d'inflexible protocole (cfr la « dataria salus », à la fin des épîtres
d'amitié), est de nature à nous documenter exactement sur le
mode de vie des contemporains de Juste-Lipse, de Scaliger et de
Casaubon.
Dans une page d'une belle venue, Verdun L. Saulnier esquisse
un portrait moral de ce « pantagruéliste » qui eut pour destin
— destin assez peu enviable, somme toute — de se débattre à la
dernière heure de la Renaissance française, alors qu'il apportait,
dans la vie des lettres et dans la vie tout court, les préoccupations
et les espoirs d'un ouvrier de la première heure de la Renaissance.
Pour nous, Belges, il est piquant d'entendre Baudier évoquer, à
côté de la « belgica fides » (c'est une de ses expressions favorites),
cette « belgica ingenuitas qui facit scapham scapham vocare ».
Le dernier des Travaux originaux est de Raymond Lebègue ;
il concerne Deux poèmes inédits de Bertaut (pp. 205-243).
La démonstration de M. Lebègue a toute la rigueur d'une
succession de dates et de faits. Et personne ne pourra plus donner
raison à Vaganay et Vianey qui attribuaient à l'influence des
idées de Malherbe les corrections de Bertaut dans le Discours
sur le trespas de M. de Ronsard et dans l'Elégie sur les Amours
de M. Desportes. La première édition des Œuvres de Bertaut
a paru en 1601, à une époque où la réputation de Malherbe était
loin d'avoir assuré la diffusion de ses idées grammaticales et
poétiques. Or, dès 1601, le Discours sur le trespas de M. de
Ronsard est remanié. Bertaut, dans ce remaniement, ne sacrifie
pas le moins du monde à la doctrine de Malherbe : les corrections
de vocabulaire, de syntaxe, de versification, de style, rendent
BIBLIOGRAPHIE
tout simplement témoignage d'une évolution analogue à celle
que l'on a constatée chez Ronsard, et qui est le signe de l'âge
mûr.
L'examen de l'Elégie conduit aux mêmes conclusions, bien
que la démonstration ait, ici, quelque chose de moins rigoureux.
Malherbe ne doit pas continuer d'être crédité de toutes les
théories novatrices. Il fut le plus bruyant : il ne fut pas
nécessairement le premier. La mise au point de M. Lebègue apparaît ainsi
comme une œuvre de justice distributive.
Pour ce qui est des Notes et Documents, nous nous contentons
de signaler les sujets.
Un canon d'autel du XVe siècle, par Lucien Scheler (pp. 244245, avec un hors-texte). Il s'agirait du plus ancien spécimen
connu.
Rabelaisiana : deux contributions. Verdun L. Saulnier (pp.
245-246) s'attache (Sur la date de naissance de Rabelais) à
défendre le texte historique de l'épitaphier de Saint-Paul —
texte qui nous reporte, pour la date de naissance, à circa 1483 —
contre des conjectures qui procèdent de « façons de raisonner
trop modernes ». Jacques Mégret (pp. 246-252, y compris un
Appendice) présente Un troisième exemplaire des Grandes et
inestimables Cronicques de Gargantua, exemplaire
malheureusement incomplet du titre : Bibliothèque municipale de Toulouse,
Rés. D. xvj. 403.
Le contrat de mariage de Louis le Caron dit Charondas avec
Marie de Hénault (pp. 252-257) est publié, avec un commentaire,
par Louis Carolus-Barré. Il fut passé à Clermont-en-Beauvaisis, le 28 avril 1568.
Une note signée de deux noms féminins : Yvonne Lanhers
et M. Connat sur Un principal au Collège du Plessis : Nicole
Lescot, 1558-1652 ; avec un plan du Collège et des Pièces
justificatives (pp. 258-273).
La vie des écoliers au XVIe siècle d'après deux comptes de
tutelle : une communication très curieuse de Georgette Brasart
(pp. 274-281) et qui corrige le fameux dit de Montaigne sur la
« vraie geôle de jeunesse captive ».
Enfin, de Raymond Lebègue, des notes intitulées : De quelques
poésies manuscrites de Malherbe (pp. 281-286).
Tome VIII (1946). — Les Documents, cette fois, représentent
une contribution aussi copieuse que les Travaux.
Il est dommage que l'essai liminaire de M. A· Dupront
sur
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Espace et Humanisme (pp. 7-104) soit écrit dans une langue aussi
dédaigneuse des sûres ressources de la clarté. Rien n'est aisé,
ici : ni la démarche de la pensée, ni le mouvement de la phrase.
Le lecteur doit parfois s'imposer la fatigue de cheminer à
travers quatre ou cinq pages compactes que n'allège point un seul
alinéa. Le sujet, pourtant, est passionnant : quelle fut
l'incidence, sur les hommes du xvie siècle, de la « découverte du
monde » ? Et, sans doute, les travaux de G. Atkinson l'ont
diligemment exploré, ce sujet. Ne reste-t-il rien à « découvrir » du
côté des progrès de la conscience, de l'enrichissement de la
condition humaine ?
Dans une note de son Introduction si pleine de sens à l'édition
critique de Pantagruel (Droz, 1946), Verdun L. Saulnier observe,
judicieusement, que l'invention de l'imprimerie compte
beaucoup plus, à cette charnière de deux mondes (Moyen Age et
Renaissance), que la révolution des Grandes Découvertes, « dont
les répercussions dans le domaine de la pensée furent beaucoup
plus lentes ». Il n'eût pas été inutile que M. A. Dupront méditât
sur ce bout de phrase qui va loin. Certes, il nous dit bien (p. 22)
que, tard venu, le choc de la découverte « s'exprimera beaucoup
plus tardivement encore » ; il insiste même sur le fait (p. 23)
que son analyse est une analyse « des points de départ » : il
reste que ces précautions du seuil sont oubliées dès que l'auteur
nous invite à le suivre au cœur même de sa réflexion. Ces «
étapes de l'esprit dans la conscience de la découverte du monde »,
elles n'apparaissent, au xvie siècle, qu'à peine amorcées encore.
L'essayiste (car c'est bien d'un essai philosophique qu'il s'agit)
se rabat volontiers sur les textes rares, signés de précurseurs ou
de grands esprits. Mais il n'est pas vrai que « le témoignage qui
suggère le plus » soit « nécessairement le plus caractéristique d'un
temps » ; et le privilège des esprits rares n'est pas « d'exalter la
pensée commune », mais de précéder — et, parfois, en avance
d'un siècle, voire de plusieurs siècles — ce qui sera la pensée
commune des générations à venir.
Ces réserves faites, esquissons à larges traits ce croquis
d'attitude spirituelle que s'attache à tracer sous nos yeux M. Dupront.
Le premier état de « découverte » saisit la singularité ; sa
matière, c'est le monstre. Entendons-nous bien : la quête de l'étrange
n'est pas perversité, mais paisible inventaire (M. Atkinson,
qu'allègue d'ailleurs M. Dupront, l'avait fort bien montré). Ces
voyageurs du xvie siècle ne s'étonnent pas : ils notent ; nous
sommes encore très près du Moyen Age et des siècles de foi.
Mais la curiosité va devenir possessive, conquérante ; elle va
prétendre contraindre la découverte. C'est le passage du
singulier au nouveau, du consentement au singulier à un sentiment
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BIBLIOGRAPHIE
tumultueux du nouveau. Et le nouveau épuise, jusqu'à ce que,
classé, il soit devenu le raisonnable. Nous entrons dans l'âge
de la définition, de la collection. Mais qui ne voit que les limites
du xvie sont déjà franchies? L'ordre de la science n'apparaît
qu'au xvne siècle. Les « curieux », à l'époque de la Renaissance,
ne sont encore que des entasseurs. A cet égard, M. Dupront
aurait dû rappeler que le vertige de la curiosité se manifeste à plein
dès la fin du Moyen Age (songez à un Gaston Phoebus, à un roi
René).
Quelques pages fort bien venues sont consacrées à la démarche
spirituelle de Montaigne, lequel cède, lyriquement du moins
(dans son chapitre De la coustume), au vertige de la diversité et
de l'étrange, mais qui se repose et s'assure et se rassure dans la
certitude de l'unité de la raison humaine,
toute-puissante
ordonnatrice. « Le divers » (je cite M. Dupront), au sentiment
de Montaigne, « c'est l'homme au centre de toutes choses, et
maître, sinon capable de toutes choses ». Car, après le choc de
la découverte, intervient l'attitude de jugement. Encore une
fois, Montaigne, cet homme « possessif » du xvie siècle, ne
serait-il pas en avance sur son temps ? « Les clairvoyances de
Montaigne demeurent toujours singulières », lisons-nous (p. 70).
On pourrait longuement épiloguer sur le sens de l'adjectif
attribut : « singulières », ou « exceptionnelles » ? « Montaigne, grandeur
de solitude. Précurseur? Le mot est faible » (p. 90) : ce n'est
pas nous qui le disons, c'est M. Dupront que nous n'avons ici
qu'à recopier. De telle sorte que cette méditation sur l'attitude
spirituelle de l'humaniste confronté avec la notion d'espace
tourne, presque uniquement, à une critique, d'ailleurs très
profonde, des presciences de Montaigne. C'est chez Montaigne,
mais chez lui seulement, que le « commun humain » pouvait
atteindre sa plénitude ; et la note de Verdun L. Saulnier prend
toute sa signification : l'incidence des Grandes Découvertes ne
jouera que lentement, que beaucoup plus tard.
Au terme de son étude, l'auteur a l'honnêteté d'avouer « qu'à
aucun moment (sous-entendons : du xvie siècle) la découverte^
reçue, des terres neuves ne crée une valeur originale, un état
d'esprit profond ». C'est abonder dans notre sens. Sentiment de
l'illimité de l'espace : voilà le choc de la découverte ; et tous les
contemporains des navigateurs l'ont ressenti. Volonté de
possession : nous sommes déjà du côté des découvreurs.
Comportement de solitude, de solitude ordonnatrice du commun humain :
tel est le lot réservé à un Montaigne. Le consentement n'est
qu'une attitude passive. La création n'a pas le temps de
s'embarrasser de la méditation (il y a, sur ce sujet, dans Le Soulier
de satin, d'étonnants versets). La communion est la démarche
BIBLIOGRAPHIE
69l
ultime, qui ne procède qu'à partir du moment où, selon la forte
expression de M. Dupront, la terre ayant le droit d'être ronde,
« l'homme n'a plus besoin de poursuivre, mais d'être ».
Il me plairait de signaler, en terminant, les quelques pages en
manière de préambule où M. Dupront montre fort bien que
l'humanisme de la Renaissance (humanisme des grammairiens,
des érudits ou de quelques génies) n'a guère permis l'éclosion
que de rares exemplaires humains. Mais, précisément, si le xvie
siècle français culmine avec la sécession de Montaigne, ou cette
thérapeutique de la « librairie », que ne voit qu'une analyse du
sentiment de l'espace chez l'auteur des Essais n'apporte pas
la solution au problème de la pensée commune propre aux
hommes de la Renaissance devant les révélations des terres
nouvelles ?
M. Henri Delarue tire au clair (Olivétan et Pierre de Vingle
à Genève : 1532-1333, pp. 105-118) un petit problème d'histoire
religieuse. Le 29 juin 1532, à Genève, l'autorité municipale
interdit au maître d'école — celui-ci n'est pas cité nommément —
de prêcher sans son autorisation. Qui est visé? Olivétan, ou
Claude Bigottier (comme l'assurent Herminjard, Ch. Borgeaud,
Emile Rivoire et Victor van Berchem) ? M. Delarue, reprenant
à son compte l'opinion d'Amédée Roget, lequel n'indiquait pas
ses raisons, se prononce pour Olivétan ; ou, du moins, il établit,
par des textes, que Bigottier est en congé durant l'été de 1532,
et que, si l'on veut avancer un nom, c'est celui d'Olivétan qui
s'impose, d'Olivétan qui vient, précisément, de quitter l'école
de Neuchâtel.
La seconde partie de l'article est consacrée à ruiner l'autorité
d'Herminjard au sujet de l'interprétation d'une lettre de Farel
à Saunier (5 novembre 1532). Olivétan accompagnait Saunier
dans les Vallées vaudoises, en tournée d'évangélisation. Il
fallait des Bibles. Celles-ci furent imprimées à Genève, par Pierre
de Vingle, l'imprimeur des Placards.
Olivétan, victime d'un
arrêté d'expulsion, serait venu se mettre au service d'un certain
Jean Chautemps, sous l'habit de magister : en réalité, pour
corriger les épreuves. Mais il dut partir inopinément, sans avoir eu
le temps d'imprimer son Instruction des enfans, un catéchisme
dont il utilisait le manuscrit pour enseigner les petits Vaudois.
Lucien Scheler s'occupe avec beaucoup d'acribie d' Une
pronostication inconnue de Rabelais (pp. 119-123, avec 2 facsimilés). Rabelais a publié La grande et vraye Pronostication,
dont nous possédons un exemplaire, en 1544, époque
particulièrement obscure de sa vie ; elle paraît en librairie sous la forme d'une
plaquette in-4° gothique de 4 feuillets, et sous le pseudonyme de
BIBLIOGRAPHIE
Sérapliino Calbarsy, anagramme de « Phrançoys Rabelais ».
La pièce que nous avons sous les yeux sort des presses de Jehan
Real, libraire-imprimeur parisien ; mais elle est émaillée de
fautes, dès le titre (preuve que Rabelais n'était pas dans la capitale
en 1544, lui qui corrigeait si attentivement ses épreuves). M.
Scheler commence par prouver que la leçon authentique est
« Calbarsy », et non « Galbasy » comme l'imprime Jehan Real.
« Séraphin Galobarsy » est le nom du savant médecin que choisit
Ponocrates pour corriger le régime de Gargantua (édition princeps de Gargantua, chap. XXI). « Galobarsy », d'après Sainéan,
vient du grec et veut dire : belle outre à vin. Rabelais a, du
reste, pour des raisons qui nous échappent, remplacé son
Séraphin Galobarsy, dès l'édition suivante, par « Maistre Théodore » ;
mais il va ressusciter Séraphin-belle-Outre-à-vin douze ans plus
tard, quitte à modifier légèrement le nom anagrammatique.
Dans la dernière partie de son intéressante communication,
M. Scheler, qui publiera prochainement en fac-similé la plaquette
entière, montre, par l'analyse de la préface, que Rabelais seul
a pu écrire un texte dont les prétentions savantes en matière
d'Astrologie se tempèrent d'un humour et d'une ironie bien
dignes de Panurge.
La forme de /'Essai avant Montaigne (pp. 129-136, avec un
fac-similé) : ce court article de Geoffroy Atkinson nous met au
fait d'un spécimen de cette littérature qui, faisant suite aux
« commentaires » du Moyen Age, peut être considérée comme
ressortissant, avant la lettre, au genre de l'« essai ». Il s'agit d'un
petit chapitre moralisant extrait du livre de Machiavel : Les
Discours de Nicholas Machiavel sur la Première Décade de TiteLive.
Épinglons, au passage, ces considérations si pertinentes de
M. Atkinson : « Dans l'histoire littéraire, il n'est pas seulement
inutile, mais il est faux de parler ... du développement d'un genre.
La gloire de Rousseau ne se mesure pas au fait incontestable
qu'il a écrit que l'homme est bon naturellement. Pierre Charron
avait écrit de même, dès 1601... Le plus court, c'est d'avouer
que Rousseau est un grand auteur, parce qu'il a bien écrit sur
ce sujet à une époque où, pour des raisons historiques très
complexes, l'on était prêt à lire ses écrits. Et Pierre Charron, qui
« expliqua » en 1601 comment l'homme naît bon, n'en reste pas
moins un créateur littéraire de second ordre » (pp. 130-131).
De tels propos mériteraient d'être gravés en lettres d'or sur les
murs de tous les séminaires d'histoire littéraire.
M. Henri Naef intitule son étude : La jeunesse de Jean Bodin,
qu les conversions oubliées (pp. 137-155). Nous en signalons les
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conclusions. D'après un acte notarié de 1577, Jean Bodin aurait
fait profession chez les carmes déchaux de Paris dès 1545 (il
serait né en 1529 ou en 1530) ; entre sa seizième et sa dix-huitième
année, il aurait fait sa philosophie à Paris.
Mais il semble bien
que l'ancien profès, qui, en 1577, a épousé Françoise Trouillart
et qui, depuis un an, est père d'une petite Antoinette, a — tout
simplement — jeté le froc aux orties. Jean Bodin a-t-il résidé
à Genève ? M. Ghauviré, son biographe, voudrait en être sûr ;
mais il ne considère pas comme suffisamment probante
l'indication suivante relevée dans la France protestante : « Bodin (Jehan)
de S. Amand, diocèse de Bourges, reçu habitant de Genève,
nov. 1552 ». M. Naef a trouvé, dans les Archives d'État de
Genève (Livre des particuliers), une note complémentaire
concernant Jehan Bodin. D'après la qualité de ses répondants (car
pour être autorisé à résider, il fallait produire des références),
nous aurions bien affaire à l'auteur de la République ; et il n'est
plus question de rapporter cette note du Livre des particuliers
à un Jehan Baudin de Montpeiletier, qui sera, l'année d'après,
aux prises avec le Consistoire. Pourquoi Jean Bodin est-il dit
« de Saint-Amand » ? Il est à noter que cette dénomination
apparaît plusieurs fois dans les documents qui le concernent.
Ambitieux, notre homme a besoin d'un titre ; surtout qu'un
homonyme qui est de ses familiers — Jean Bodin de la Bodinière
ou de Montguichet — exhibe un nom ronflant. Comme il ne
possède aucun fief, le fils du tailleur de Saint-Amand, une petite
ville à 44 kilomètres de Bourges, se choisira un titre qu'il tire de
son lieu de naissance. Bodin de Saint-Amand : cela sonne bien,
élimine tout risque de confusion, et est conforme à une tradition
chère aux humanistes de la Renaissance.
Jean Bodin doit s'être marié deux fois. Relevé ou non de ses
vœux, — et tout indique qu'il n'est pas sorti du couvent par la
grande porte, — il se lia avec une veuve : Typhène Renault,
qu'il épousa à Genève, le 11 septembre 1552. M. Naef met sous
nos yeux l'inscription qui figure au registre des mariages de la
paroisse Saint-Pierre de Genève. Il s'agit là de la toute première
mention de Jean Bodin dans la cité de Calvin, sa réception à
l'habitat étant ultérieure de deux bons mois. L'on comprend fort
bien que, réfugié à Genève, Bodin ait éprouvé le besoin d'y faire
régulariser sa situation, condition nécessaire à l'accueil. Et ceci
autorise M. Naef à affirmer que Jean Bodin fut protestant : on ne
bénissait pas, à Saint-Pierre, les mariages mixtes ; on n'admettait
pas comme habitants de Genève ceux qui ne confessaient point
la foi réformée. Il n'est donc pas étonnant que la
Saint-Barthélémy fut, pour l'auteur de la République, une aventure pleine de
périls. On ne sait rien touchant la date du départ de Genève,
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BIBLIOGRAPHIE
Rien non plus des circonstances dans lesquelles ce premier
mariage fut dissous : de bon gré, ou par la mort de Typhène?
Le dernier des Travaux est de Camilla H. Hay : George
Buchanan et Adam Blackwood (pp. 156-171). Il s'agit de deux
Écossais bien connus en France au xvie siècle ; Montaigne a
pris occasion de deux pamphlets qu'ils avaient écrits, l'un et
l'autre, au sujet de la royauté pour parler de la conduite des
rois. L'auteur retrace la vie de Buchanan, l'aîné, qui fut régent au
Collège de Guyenne à Bordeaux et qui compta Montaigne parmi
ses élèves. Emprisonné à la suite d'une cabale montée par les
moines contre les humanistes, au cours d'un voyage en Portugal
où il avait été invité par le roi à restaurer l'étude des lettres à
l'Université de Coïmbre, Buchanan regagna l'Angleterre, revint
en France, à cause des persécutions, et ne rentrerait finalement
dans son Ecosse natale qu'en 1561 (il avait débarqué à Paris, pour
la première fois, en 1525). Blackwood, lui, est trente-huit ans
plus jeune. Dès l'âge de dix ans, il est envoyé à Paris, après la
mort de ses parents, pour y poursuivre ses études ; études qu'il
doit interrompre, d'ailleurs, à la suite du décès inopiné de son
oncle et protecteur, et qu'il ne reprendra que grâce à la généreuse
intervention de Marie Stuart.
Il s'intéresse à la philosophie,
aux mathématiques, aux langues orientales ; puis, à Toulouse, il
mène de front l'étude du droit et l'enseignement de la philosophie.
Il fondera en terre française une famille de onze enfants, dont
une épousera plus tard Crichton dit « l'Admirable ».
Buchanan et Blackwood sont deux humanistes ; mais, tandis
que le premier prend attitude de réformé libéral, le second nous
apparaît comme un catholique conservateur. Ils s'affrontèrent
violemment à propos de la publication, par Buchanan, de son
libelle : De Jure Regni apud Scotos. Buchanan y entreprenait
de justifier le traitement qu'avaient infligé à Marie Stuart les
Parlementaires écossais. Deux ans plus tard, en 1581,
Blackwood répond à son compatriote par son Apologie des Rois, contre
le dialogue de Buchanan. Bien qu'animé d'un zèle fervent à
l'endroit de la très catholique Marie Stuart, Blackwood ne laisse
pas de faire observer que la réputation de Buchanan humaniste
survivra à jamais dans la mémoire des hommes. Buchanan, dès
1572, dans son Histoire de Marie, Reine d'Ecosse, avait déjà pris
position contre la souveraine qu'il n'hésitait pas à accuser de
complicité dans le meurtre de Darnîey. Constance pour
constance : en 1588, un an après l'exécution de la victime
d'Elisabeth, Blackwood livrera aux presses un Martyre de la Royne
d'Ecosse... qui n'épargne ni Elisabeth d'Angleterre, ni Buchanan.
Les Documents, on le répète, sont copieux et, pour la plupart,
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pleins d'intérêt. Mais force nous est, pour ne pas allonger outre
mesure cette recension bibliographique, de les signaler trop
succinctement.
Dante sous la pluie de feu (pp. 172-182) : une élogieuse
approbation qu'apporte M. Renaudet à l'interprétation que donne
M. André Pézard d'un des chants les plus difficiles de V Inferno.
Il s'agit {Enfer, chant XV) du supplice de Brunetto Latini.
M. Pézard a établi, de la façon la plus sagace, que le maître de
Dante n'est pas condamné au tourment de la pluie de feu pour
ses mœurs contre nature, mais parce qu'il se serait rendu coupable
d'une sorte de sodomie spirituelle en préférant, dans le Trésor,
la langue française vulgaire au toscan.
M. André Bossuat commente et publie des Fragments d'un
Mystère de sainte Agathe XVe siècle) — il s'agit de 227 vers —
retrouvés dans la couverture d'un registre du chapitre cathédral de Clermont (pp. 182-196).
La très consciencieuse étude que consacre M. Robert Bossuat
à Vasque de Lucène, traducteur de Quinte-Curce (1468)
mériterait qu'on s'y arrêtât longuement. En une cinquantaine de
pages (pp. 197-245), le savant médiéviste épuise, peut-on dire,
la question. Une question qui nous intéresse d'autant plus que
le gentilhomme portugais, attiré dans nos provinces par la
duchesse Isabelle, femme de Philippe le Bon, dédia sa traduction
de VHistoria Alexandri, de Quinte-Curce, au Téméraire. On en
connaît vingt-quatre manuscrits. La traduction, malgré ses
insuffisances, ses négligences et des bévues parfois énormes, se
distingue par des qualités d'aisance et de clarté.
Quelques pages alertes de M. Bataillon : Autour de Z'Heptaméron : à propos du livre de Lucien Febvre (pp. 245-253). On sait
que, pour Lucien Febvre, les deux femmes — Marguerite la libre
conteuse et Marguerite la poétesse chrétienne — ne font qu'une
seule et même Marguerite spirituelle, sans duplicité ni
contradictions. M. Bataillon accorde tous ses suffrages à Lucien Febvre
analyste du sentiment religieux chez la Marguerite très chrétienne ;
mais il se demande si, par une sorte de coquetterie, pour le
plaisir de réduire le contraste, après l'avoir accusé, le nouveau
commentateur de l'Heptaméron ne tend pas à affaiblir la portée
morale d'un livre écrit par une honnête femme qui voulait — rien
de plus, rien de moins — « civiliser les âmes et affiner les mœurs ».
Une note d'Eugène Vial (pp. 253-266) traite de La légende
de l'Académie de Fourvière. On a publié, après la mort d'Eugène
Vial, un recueil : Gens et choses de Lyon ; ces quelques pages en
sont extraites. Elles montrent qu'une critique imprudente
s'entend fort bien — et trop souvent — à faire dire aux textes plus
qu'ils ne signifient.
R. B. Ph. et H — XXVI. — 45.
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BIBLIOGRAPHIE
Deux brèves contributions de Verdun L. Saulnier : Des
corrections aux textes de Maurice Scène (pp. 266-276), et Une pièce
inédite de Jean-Edouard du Monin (pp. 276-277). Il est
intéressant de noter, à propos des corrections que suggérèrent les
critiques modernes aux vers scéviens, que, dans l'immense majorité
des cas, le meilleur connaisseur du poète de Délie est d'avis d'en
revenir au texte original.
Enfin, le Tableau de la comédie française de la Renaissance
(pp. 278-344) que dresse Raymond Lebègue complète
l'admirable Tableau (le savant bibliographe a la modestie de l'appeler
« provisoire ») de la tragédie française de 1573 à 1610, que nous
avons relevé dans notre recension du tome V de cette Collection.
La liste de Lanson (elle date de 1903) avait grandement besoin
d'être complétée. M. Lebègue divise son Tableau en trois
colonnes : Composition, Représentation, Impression ; ne figurent
dans la seconde que les comédies dont la représentation est
attestée ; les limites chronologiques débordent légèrement le xvie
siècle. On rencontre, au hasard des trois colonnes, des moralités,
des comédies sacrées, deux comédies romanesques (ou tragicomédies), un débat, des soties, des comédies très proches de la
farce. Après 1540, les esprits cultivés s'attachent à distinguer
la farce de la comédie, à mettre celle-ci au-dessus de celle-là.
Comme la tragédie, la comédie est née dans les collèges ; on a,
d'ailleurs, traduit beaucoup de comiques latins, quitte à
multiplier les anachronismes volontaires : pour mieux susciter le rire.
Le développement de la comédie a été lent. In fine, M. Lebègue
explique, le plus judicieusement du monde, pourquoi la colonne
des représentations est beaucoup plus fournie que celle des
impressions. Un post-scriptum ajoute encore quelques précisions
d'ordre bibliographique.
Fernand Desonay.
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