L`Education des jeunes filles en situation de rue - unesdoc

Anuncio
ux
a
ion
t
u
rib
t
n
Co
r
u
s
ts
a
b
dé
t
e
s
if
t
c
e
bj
o
les
es
d
o
th
é
m
les
n
o
i
t
a
c
u
s
d
e
é
’
n
L
u
e
j
s
s
e
e
l
d
fil
n
o
i
t
a
u
t
i
e
s
u
r
en
e
d
f
cati
du
tre é
en
uC
ce d
p
L’ex
n
érie
O PA
SOL
S
ERE
UJ
RA M
la -
-G
ma
uate
aux
n
tio
u
n
rib
t
o
n
i
t Co
a
c
u
sur
s
s
d
t
L’é jeune déba ctifs et
s
s
bje
e
o
e
l
s
l
d
fi le
es
d
o
n
éth
o
m
i
s
t le
a
u
t
i
e
s
u
r
en
de
atif
duc
nce
L’
rie
expé
eé
entr
du C
S
PARA
OLO
RES
MUJE
ala
tem
a
- Gu
-
Les appellations employées dans cette publication et la présentation des données qui y figurent
n’impliquent de la part de l’UNESCO aucune prise de position quant au statut juridique des pays,
territoires, villes ou zones ou de leurs autorités, ni quant au tracé de leurs frontières ou limites.
Les idées et opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs et ne reflètent pas
nécessairement les vues de l’UNESCO.
Crédit photographique : © Anne Pascal / LES TROIS QUARTS DU MONDE
Publié par l’Organisation des Nations Unies
pour l’éducation, la science et la culture
7 place de Fontenoy, 75352 Paris 07 SP
© UNESCO 2007- Imprimé en France
ED-2007/WS/03 – CLD 31070
Sommaire
Préface
5
Introduction
8
1. Les objectifs du Centre éducatif
SOLO PARA MUJERES
Accueillir – protéger – soigner – éduquer –
former – réinsérer
2. L’approche méthodologique :
la Méthode d’Investigation - Action Continue
10
11
Offrir un accompagnement personnalisé dans des foyers distincts
Responsabiliser les jeunes filles et les rendre actrices de leur reconstruction
Permettre à ces jeunes filles d’accéder à leurs droits,
en particulier au droit à l’éducation
Réunir une équipe pluridisciplinaire autour d’un projet pédagogique
Assurer un suivi de la gestion des fonds
3. La prise en charge, l’éducation et la réinsertion
des jeunes filles
18
Le suivi médical et psychologique
De l’urgence à la stabilisation : le foyer de la Terminal
Les parcours de rue et l’accueil au sein du foyer
Les parcours de rue
Les premiers pas dans le foyer
Vers une reconstruction progressive
Les activités éducatives et artistiques
L’apprentissage du lien mère-enfant et les activités d’éveil
De l’éducation à la réinsertion : le foyer de la zone 1
L’éducation à distance
L’éducation en milieu scolaire
La formation professionnelle
Les activités manuelles et artistiques
Conclusion
38
Cinq histoires de vie
39
Notes
48
Le présent document a été préparé par Betty de Rueda, Fondatrice et Directrice générale de
SOLO PARA MUJERES et Anne Pascal, Présidente de l’association LES TROIS QUARTS DU MONDE, en collaboration
avec la Division pour la promotion de l’éducation de base du Secteur de l’éducation de l’UNESCO.
5
Préface
Les enfants font partie des groupes les
plus vulnérables de la société. Ils sont
particulièrement sensibles aux conditions socio-économiques difficiles et démunis face aux multiples violations dont
ils sont victimes. Leur protection devrait
être une priorité absolue des sociétés et
de la communauté internationale.
Pourtant, aujourd’hui encore, environ
100 millions d’enfants dans le monde
vivent dans la rue, et sont quotidiennement menacés par la faim, la solitude,
la violence, les drogues, l’exploitation
sexuelle, et le VIH/sida. Phénomène inquiétant, les filles sont de plus en plus
nombreuses à vivre, ou plus justement à
survivre, dans la rue. Elles sont peut-être
moins visibles que les garçons mais sont
souvent plus exposées à la violence, aux
agressions sexuelles et à la prostitution.
L’UNESCO, consciente que c’est par
l’éducation que pourra être un jour brisé
le cycle de la pauvreté et de l’exclusion,
s’emploie à promouvoir le droit à l’éducation pour tous les enfants. Le cadre
d’action de Dakar, adopté par la com-
munauté internationale lors du Forum
mondial sur l’éducation en avril 2000,
stipule à cet effet que les enfants en
situation difficile doivent pouvoir exercer
leur droit à une éducation de base, que
ce soit en milieu scolaire ou dans le cadre de programmes alternatifs.
Quel avenir s’offre à ces enfants s’ils
sont privés d’éducation ? L’exclusion de
l’éducation fait partie d’un ensemble de
violations des droits de l’homme. Elle traduit un processus d’exclusion complexe,
progressif et durable. Des millions d’enfants sont exclus de l’éducation parce
qu’ils sont exclus du développement en
général. Les enfants qui ne vont pas à
l’école sont aussi ceux qui connaissent
une situation de pauvreté, de marginalisation socioculturelle, d’isolement
géographique ou de discrimination raciale ou sexuelle. Pour eux, ne pas avoir
accès à une éducation de base n’est rien
d’autre qu’une violation supplémentaire
de leurs droits. Or, il s’agit là d’une violation particulièrement grave. Les enfants
privés d’une éducation de qualité sont
incapables d’acquérir les connaissances,
6
les aptitudes et l’assurance dont ils ont
besoin aujourd’hui en tant qu’enfants, et
dont ils auront besoin plus tard en tant
qu’adultes.
Cette publication s’inscrit dans le cadre
des actions de l’UNESCO en faveur de
l’éducation des enfants en situation
difficile. Elle présente la méthodologie
d’approche et d’action mise en œuvre par le Centre éducatif SOLO PARA
MUJERES (Uniquement pour les filles)
au Guatemala. Depuis une quinzaine
d’années, cette structure a mis en place
un programme innovant d’éducation et
de réinsertion en faveur de jeunes filles
très vulnérables, en situation de rue ou
risquant d’y être confrontées.
L’objectif de cette publication est de
proposer aux différents acteurs qui
travaillent avec les enfants en situation
difficile (associations, ministères, organismes de coopération et de développement) un outil de réflexion qui aide à la
mise en œuvre de programmes éducatifs et de réinsertion pour ces enfants.
Respecter le droit des enfants c’est aussi
transformer leurs impératifs de survie en
projet de vie.
Ann Therese Ndong-Jatta,
Directrice, Division pour la promotion de
l’éducation de base
7
…Elle ne vit pas
ce que j’ai vécu…
«M
on père buvait, ma mère m’avait
abandonnée. J’ai été violée par mon
père et par mon frère à sept ans.
Je me suis droguée dès cet âge :
héroïne, cocaïne, etc. J’ai vécu avec un
trafiquant de drogues qui me fournissait sans limites. Je pouvais
flamber autant d’argent que je voulais. Je revendais de la drogue,
même à des enfants.
Pendant trois jours je suis venue devant la porte de SOLO PARA
MUJERES en me disant j’entre, j’entre pas… Pour moi, un monde
sans drogues n’était pas le monde. Et puis j’ai franchi le pas,
j’avais 19 ans. Un jour, j’ai appelé à l’aide à deux heures du matin,
ils sont venus. La première marque d’affection sincère de ma
vie, je l’ai reçue à SOLO PARA MUJERES. Je me suis désintoxiquée
par amour.
J’ai rechuté. Je suis presque morte de la drogue, je suis restée
huit mois à l’hôpital. J’ai failli partir avec mon copain dealer qui
essayait tout le temps de me faire quitter le programme de SOLO
PARA MUJERES. Mes plaies au bras ne guérissaient pas, j’ai cru
perdre mon bras, j’ai fait une dépression, j’ai cru mourir. Alors j’ai
décidé de quitter la drogue, définitivement.
SOLO PARA MUJERES m’a proposé de devenir éducatrice. Au début,
j’étais autoritaire, dure comme une pierre, mais mon caractère
s’est modifié petit à petit. C’est tout un processus, on ne change
pas du jour au lendemain, je pensais que je ne pourrais jamais
être heureuse, maintenant, je me sens bien, j’élève ma fille. Elle ne
vit pas ce que j’ai vécu. »
Dina
8
Introduction
Le Guatemala compte 12 millions
d’habitants dont 2,5 millions vivent à
Guatemala Ciudad et dans son agglomération. La capitale a accueilli le flot
des paysans chassés de leurs villages
par le conflit armé qui a sévi pendant
plus de trente-six ans. Mais la pression
démographique croissante sur les terres, l’insécurité, le chômage, la pauvreté
et l’extrême pauvreté1 continuent de
provoquer un fort exode rural qui fait
exploser les zones urbaines, non préparées à recevoir un afflux si important de
population2. Dans les quartiers périphériques récents, d’immenses bidonvilles
se développent. Les conditions de vie y
sont désastreuses et affectent les plus
pauvres, notamment les enfants. Au sein
de la cellule familiale, le plus souvent
désintégrée, s’exercent de nombreuses
maltraitances, physiques et psychologiques. Celles-ci s’inscrivent dans un contexte de violence généralisée qui s’aggrave sans cesse, notamment en raison
des dysfonctionnements de la justice :
assassinats d’hommes – et dans une
proportion croissante de femmes – trafic
d’armes, de drogue, et multiplication des
gangs armés (maras ou pandillas).
Chassés de chez eux ou bien n’acceptant
plus la maltraitance, des enfants échappent à la loi familiale, s’enfuient à la rue,
imaginant y trouver la liberté et une vie
meilleure. Mais ils rencontrent la loi de
la rue, encore plus dure. L’apprentissage
de la vie à la rue passe par la recherche
d’un groupe d’appartenance auquel se
joindre. Les enfants doivent faire preuve
d’assez de force pour se faire accepter
par d’autres jeunes qui défendent violemment leur territoire. Les enfants de la
rue ou, afin d’éviter d’accroître la stigmatisation sociale dont ils sont l’objet, les
enfants en situation de rue, ont souvent
été témoins, dès leur plus jeune âge,
d’affrontements mortels.
La lutte contre la pauvreté ne suffit pas à
pallier les inégalités entre les sexes ni à
corriger la condition d’infériorité dans laquelle se trouvent les femmes et les filles.
Les filles en situation de rue souffrent
d’une discrimination aggravée en tant
que membres d’un groupe social défavorisé et vilipendé par l’opinion publique.
On estime qu’elles représentent environ
un tiers des enfants abandonnés à la rue
au Guatemala. Même si leur nombre est
9
inférieur à celui des garçons, elles sont
confrontées à un problème particulièrement grave si elles sont laissées à ellesmêmes, celui d’être mères de nouvelles
générations qui survivent avec elles à la
rue à la suite de grossesses précoces et
non désirées.
Comment des jeunes filles3 peuvent-elles
vivre seules à 6 ou à 10 ans ? Sans formation, elles ne trouvent guère d’autres
moyens, pour gagner de quoi subsister
au jour le jour, que la mendicité et la
prostitution. Par pudeur, elles disent
alors qu’elles «s’occupent» auprès d’une
clientèle locale pauvre : portefaix de la
gare routière, ouvriers, marginaux…
Elles ignorent les conséquences de la
prostitution et gagnent juste de quoi
tenir jusqu’au lendemain. Toutes se droguent : solvant, colle, marihuana, alcool,
médicaments, cocaïne, crack4, etc. Elles
imaginent que la drogue est un palliatif
qui les aidera à vaincre l’angoisse, la
faim, le sommeil, le froid, et leur donnera
la force de supporter les clients, de voler
et de se défendre contre les agressions
dans la rue. Elles n’ont pas conscience
que la drogue, prise au quotidien, crée
l’addiction et que cette addiction engendre des effets désastreux pour leur santé
et leur équilibre psychique, et influe sur
leur comportement social.
Un triple péril les menace, mettant leurs
vies en danger :
le VIH/sida, qui s’ajoute à d’autres
infections sexuellement transmissibles (IST).
l’alcoolisme et les surdoses de
drogues dures, en particulier de
crack et de cocaïne.
les assassinats, qui résultent notamment de la « limpieza social 5».
Broyées par cet engrenage, ces jeunes
filles, victimes de multiples discriminations et rejets de la part de la société,
n’ont aucune chance de quitter durablement la rue et de se construire un avenir
sans l’aide d’institutions spécialisées
dans leur prise en charge.
Le Centre éducatif SOLO PARA MUJERES,
association guatémaltèque laïque fondée
en 1991, est l’une de ces institutions.
Pour mieux répondre aux besoins et aux
attentes de jeunes filles, souvent mères
de très jeunes enfants, en situation de
rue ou risquant d’y être confrontées,
SOLO PARA MUJERES a crée deux foyers
d’accueil distincts.
Cette publication décrit les objectifs et
les méthodes mises en œuvre en vue
d’offrir à ces jeunes filles une éducation
de qualité et un accompagnement leur
permettant d’atteindre leur autonomie et
leur réinsertion. L’approche personnalisée est au centre de cette méthodologie
innovante, respectueuse de leur histoire
et de leur personnalité.
10
1.
Les objectifs du Centre
éducatif SOLO PARA MUJERES
Accueillir – protéger – soigner –
éduquer – former – réinsérer
SOLO PARA MUJERES considère que la
fille, la femme et la mère doivent être
placées au centre du développement
social et économique. Les actions
de SOLO PARA MUJERES ne se limitent
pas à l’amélioration des conditions
d’existence de celles qui vivent à la
rue. Elles tendent à leur procurer les
moyens de quitter la rue grâce à un
processus éducatif qui introduit un
changement radical par rapport à leur
vie passée, et leur permet de s’engager sur le chemin de la réinsertion.
L’objectif général est donc d’enrayer,
par l’éducation des jeunes filles et
de leurs enfants, la progression de
nouvelles générations de familles de
la rue.
la nutrition, à l’éducation et à la
formation.
Intégrer les jeunes filles dans
un processus social et éducatif
par la mise en place de méthodes et d’outils novateurs.
Les actions de SOLO PARA MUJERES contribuent également à la réalisation de
la plupart des Objectifs du Millénaire
pour le développement fixés par la
communauté internationale6:
1.
2.
3.
SOLO PARA MUJERES s’attache particulièrement à :
Faire respecter les droits des
jeunes filles, les protéger et
leur donner accès à la santé, à
4.
5.
6.
Réduire l’extrême pauvreté et
la faim.
Assurer l’éducation primaire
pour tous.
Promouvoir l’égalité des sexes et
l’autonomisation des femmes.
Réduire la mortalité infantile.
Améliorer la santé maternelle.
Combattre le VIH/sida, le paludisme et d’autres maladies.
2
11
2.
L’approche méthodologique :
la Méthode d’InvestigationAction Continue
La Méthode d’Investigation-Action Continue (MIAC) a été élaborée en 1993
par SOLO PARA MUJERES, à partir d’expériences concrètes avec des jeunes filles
en situation de rue. Cette méthode, enrichie au fil des années, propose des
axes d’action diversifiés et complémentaires.
Offrir un accompagnement personnalisé
dans des foyers distincts
La plupart des structures qui travaillent avec les enfants en situation de rue
reconnaissent l’importance de disposer d’un lieu d’accueil. C’est là que peut être
entamé un processus personnalisé de stabilisation et de réinsertion sociale.
L’essentiel du dispositif de SOLO PARA MUJERES repose sur l’accueil des jeunes
filles dans deux foyers distincts, ouverts tous les jours de l’année, de jour comme
de nuit. Ils hébergent des jeunes filles provenant de la capitale et de régions
rurales éloignées. A l’exception de celles qui sont confiées par le juge du tribunal
des mineurs, les jeunes filles sont accueillies selon le principe du volontariat. Ce
sont elles qui décident de leur plein gré de demeurer dans les foyers.
Les jeunes filles accueillies dans le quartier de la gare routière (foyer de la
Terminal) sont très vulnérables et ont vécu à la rue sous l’emprise de la drogue
jusqu’à leur entrée dans le foyer. Les jeunes filles accueillies dans l’autre foyer
(foyer de la zone 1) sont elles aussi très vulnérables mais stabilisées. Les
deux foyers offrent un même type d’accueil, familial et participatif ainsi qu’un
12
enseignement scolaire, au sein des foyers
ou à l’école.
La méthode suivie prend en compte la
situation de chaque jeune fille et s’appuie sur l’histoire familiale et personnelle
de chacune. Il n’existe pas de norme
unique qui s’appliquerait indifféremment
à toutes. Afin de modifier des modèles
de conduite déjà profondément ancrés
depuis la petite enfance - faute d’un
cadre familial approprié - il est important
de considérer ces jeunes filles comme
des individus dotés de personnalités
distinctes et non comme un groupe collectif indifférencié. Chacune doit pouvoir
faire émerger le meilleur d’elle-même,
en mobilisant toutes ses ressources, afin
d’accroître sa capacité de résilience7.
Dès l’entrée dans un foyer, un dossier
personnel est constitué comportant,
entre autres, le nom, le surnom, l’âge,
l’adresse des parents et le niveau scolaire. La jeune fille est photographiée
si elle y consent, elle peut commencer
par refuser par méfiance ou par peur.
Au fil d’entretiens approfondis, d’autres
fragments du passé de la jeune fille
apparaissent, notamment les causes de
l’abandon du foyer familial. Elle décrit
ses souffrances, ses activités de survie à
la rue, ses rapports à la drogue. La chronologie des événements qui ont marqué
son histoire est progressivement reconstituée, en sachant qu’elle peut comporter des lacunes et des contre-vérités8.
La jeune fille explique la manière dont
elle a connu le Centre éducatif et décrit
ses attentes le concernant. Toutes les
informations données sont consignées
de façon confidentielle et fréquemment
mises à jour. Il est essentiel de prendre
en compte à la fois les cicatrices qui ont
marqué sa vie ainsi que, le cas échéant,
le temps passé à la rue.
Responsabiliser
les jeunes filles et
les rendre actrices de
leur reconstruction
Les jeunes filles en situation de rue suscitent beaucoup de représentations négatives dans l’opinion publique qui ignore
et leurs difficultés et leurs compétences.
Comme le souligne la MIAC, les considérer comme des actrices responsables de
leur vie et non comme des victimes que
l’on assiste, est une condition nécessaire
à leur libre décision de quitter la rue et
de changer de vie.
Cette méthode s’appuie sur les ressources personnelles, les besoins et
les espoirs des jeunes filles. Même très
jeunes, elles doivent être placées au
centre des décisions qui les concernent.
Pour les responsabiliser, l’équipe éducative les aide à élaborer un projet d’avenir.
Il résulte d’un « engagement négocié »,
axe fondamental de la méthode. C’est un
processus d’échanges entre les bénéfices attendus d’un comportement sociable et l’effort qu’il implique, en particulier
celui de renoncer à l’usage de drogues.
Ce processus exige le respect de règles
de vie dont l’intériorisation progressive
13
est indispensable pour réussir à échapper à la dynamique de la rue et à assurer
une autonomie ultérieure.
La méthode met également l’accent
sur l’importance de donner à chaque
jeune fille le temps indispensable à sa
réadaptation. Il faut respecter la durée
nécessaire au changement d’attitude et
de comportement, chacune devant pouvoir modifier sa conduite à son propre
rythme. L’équipe éducative cherche à
intervenir au moment précis où la jeune
fille en éprouve le besoin. Le processus
de réinsertion peut durer plusieurs années, surtout pour celles qui ont vécu
longtemps à la rue, ce qui explique que
les jeunes filles sont acceptées au sein
des foyers au-delà de 18 ans, l’âge de
la majorité légale au Guatemala. Un
accompagnement prolongé permet aux
jeunes mères d’assurer l’éducation de
leurs enfants qui vivent avec elles au
sein des foyers.
Il faut souligner que cette méthode offre
un cadre d’accompagnement structuré,
tout en laissant aux jeunes filles un espace de liberté pour se reconstruire. Il
s’agit d’abandonner l’espace de liberté
sans responsabilité et sans contrainte
qu’offre la vie à la rue, l’un de ses attraits
majeurs aux yeux de jeunes à la dérive.
Elles doivent apprendre à conjuguer liberté et sens des responsabilités.
L’action de SOLO PARA MUJERES, initiée dans
la rue ou dans les foyers, se prolonge
au-delà du départ des jeunes filles. Les
anciennes savent qu’elles peuvent main-
tenir ou renouer le contact avec le Centre
éducatif, même si elles ne se sont pas
manifestées pendant de nombreuses années. Lorsqu’elles sont confrontées à de
graves difficultés, elles viennent demander des conseils, un appui psychologique
ou encore financier. Les deux foyers sont
pour elles des centres de ressources et
d’orientation. SOLO PARA MUJERES insiste
sur le fait que les difficultés et les inévitables rechutes ne doivent pas interrompre
le processus de réinsertion.
Permettre à
ces jeunes filles
d’accéder à
leurs droits, en
particulier au droit à
l’éducation
Une description, même succincte, du
vécu de ces jeunes filles laisse percevoir à
quel point leurs droits ont été bafoués dès
leur plus jeune âge. Le respect des droits
fondamentaux est au cœur de la MIAC.
Par cette méthode, SOLO PARA MUJERES
s’efforce de faciliter l’accès à l’ensemble
de ces droits : droit à la vie, à la protection
et au logement, droit à l’alimentation, droit
à la santé, droit à l’éducation. L’éducation
constitue par les valeurs, les savoirs et
les normes qu’elle transmet, un facteur
incontournable qui aide ces jeunes filles
à retrouver l’estime d’elles-mêmes et à
acquérir leur autonomie.
14
L’éducation
constitue par les valeurs,
les savoirs et les normes qu’elle transmet,
un facteur incontournable qui aide ces
jeunes filles à retrouver l’estime d’ellesmêmes et à acquérir leur autonomie.
SOLO PARA MUJERES donne la priorité à
l’éducation, considérée comme un processus en plusieurs étapes qui parvient
à générer de nouveaux modèles de
comportement. La MIAC repose sur un
système quotidien d’enseignement/apprentissage qui évite au maximum les
critiques et les punitions (renforcement
négatif), car elles inhibent les jeunes
filles. En revanche, les encouragements
et récompenses (renforcement positif)
sont privilégiés ; ils permettent d’accroître
leur participation aux divers apprentissages. Acquérir des connaissances ouvre
la voie à l’adoption de comportements
différents. Même s’ils sont modestes,
les progrès doivent être régulièrement
encouragés. Afin de motiver celles qui
décident d’étudier et de leur apprendre
à épargner et à gérer un budget, SOLO
PARA MUJERES leur donne chaque semaine un peu d’argent de poche dont le
15
montant est limité pour prévenir l’achat
de drogue.
Réunir une équipe
pluridisciplinaire
autour d’un projet
pédagogique
La viabilité et la pérennité de toute action
en faveur des enfants en situation de rue
reposent sur l’expérience et la compétence de l’équipe d’encadrement. La
direction de SOLO PARA MUJERES accorde
une grande importance à la cohésion
de cette équipe qui travaille dans des
conditions rendues souvent éprouvantes
par l’état physique et psychologique des
jeunes filles. La présence d’une même
équipe sur le long terme contribue à
stabiliser celles qui ont toujours vécu
dans un univers caractérisé par l’instabilité et la précarité. Chaque membre
de l’équipe est formé pour assurer une
fonction éducative, en fonction des
circonstances. Les capacités d’écoute,
la qualité du contact et le respect des
jeunes filles sont des critères majeurs de
recrutement.
L’effectif permanent de SOLO PARA
MUJERES se compose d’une douzaine
de personnes. Trois d’entre elles ont
reçu une formation universitaire : la directrice générale, la psychologue et la
travailleuse sociale. Afin de réduire les
frais de personnel, la directrice générale
dirige le foyer de la zone 1, et la psychologue dirige le foyer de la Terminal tout
en remplissant ses fonctions de psychologue auprès des jeunes filles des deux
foyers. En cas de difficulté particulière,
cette dernière apporte un soutien aux
éducatrices et répond aux demandes de
jeunes mères qui ont déjà quitté le foyer.
La travailleuse sociale s’occupe plus particulièrement de toutes les démarches
administratives et des relations avec les
familles auxquelles elle rend visite.
Une institutrice travaille à plein temps
pour le Centre éducatif et répartit son
temps entre les deux foyers. Six éducatrices complètent l’équipe d’encadrement.
Quatre d’entre elles ont une expérience
de la rue qu’elles ont quittée au terme
d’un processus accompli au sein de
SOLO PARA MUJERES. Leur connaissance
de l’ensemble des stratégies de survie
à la rue facilite leur contact direct avec
les jeunes filles. Une secrétaire comptable à mi-temps assure les tâches
administratives.
L’équipe permanente de SOLO PARA
MUJERES bénéficie également des compétences de personnes et d’institutions
spécialisées extérieures, notamment
pour les soins médicaux quotidiens et
les urgences. Des monitrices extérieures
apportent leur concours à certaines activités manuelles ou artistiques.
Des jeunes filles, choisies pour leur motivation, ont un rôle d’assistante auprès des
éducatrices des deux foyers. Elles aident
aux tâches quotidiennes tout en poursuivant leur processus de réinsertion. Par
exemple, dans le foyer de la Terminal,
16
elles s’occupent des enfants dont les
mères sont absentes, accompagnent les
malades à l´hôpital, participent à la distribution de préservatifs pendant les parcours de rue et collaborent aux séances
de sensibilisation concernant les IST et le
VIH/sida. L’accomplissement de ces tâches, qui leur permet de se constituer un
petit pécule, les responsabilise, les met en
valeur et marque une rupture par rapport
à leur vie dans la rue. L’équipe insiste sur
la participation de toutes les jeunes filles
aux travaux ménagers, qui doivent être
répartis de façon équitable. Elles acceptent ainsi des tâches qui leur ont été le
plus souvent imposées par le passé dans
un climat de violence familiale.
L’équipe de SOLO PARA MUJERES évalue
tous les trimestres les comportements
et les attitudes de chaque jeune fille afin
de mettre en lumière les changements
positifs ou négatifs intervenus. L’équipe
évalue également les résultats de son
propre travail. L’enjeu est de rechercher
les options les plus aptes à favoriser
l’épanouissement et l’éducation de
chaque jeune fille, ce qui implique de
réajuster en permanence les objectifs
selon les circonstances et l’évolution de
son parcours.
La longue expérience de SOLO PARA
MUJERES enseigne que, pour mener des
actions efficaces et pérennes auprès de
ces jeunes filles, le personnel doit être
professionnel, qualifié
et, dans la mesure du
possible, salarié afin
d’assurer une régularité dans le travail
mené. La dynamique
d’une institution est
étroitement liée à l’engagement personnel
de la direction qui doit
savoir encadrer et motiver les membres de
l’équipe, et instaurer
de bonnes conditions
L’équipe insiste sur la participation
de toutes les jeunes filles aux travaux
ménagers, qui doivent être répartis de
façon équitable.
17
de travail. Il est essentiel qu’une institution puisse compter sur une équipe
pluridisciplinaire, composée en majorité
de responsables de terrain.
Assurer un suivi de
la gestion des fonds
Les tâches administratives liées à la
gestion des fonds octroyés à SOLO PARA
MUJERES ont été simplifiées et rationalisées. Par exemple, un tableau de bord
indique l’état trimestriel des recettes et
des dépenses. Les cahiers de présence
des jeunes filles (de jour et de nuit) et le
relevé des parcours de rue sont systématiquement analysés.
L’élaboration de rapports d’activités et de
statistiques régulièrement tenues à jour
est un outil indispensable au
bon fonctionnement d’une
La mise en place d’un processus de réinsertion,
institution. Il sert à l’évasouvent long et chaotique, requiert des lieux
luation des programmes, à
d’accueil (foyers, centres d’écoute, etc.), des
leur orientation ainsi qu’à
équipes d’encadrement stables et compétentes,
l’information requise par les
ainsi qu’un suivi administratif rigoureux. Les
bailleurs de fonds. Dans le
méthodes pédagogiques conventionnelles
cas de SOLO PARA MUJERES,
appliquées par les institutions qui travaillent
un contrat de coopération
avec des jeunes en situation de rue ne se
a été signé entre l’associarévèlent pas toujours efficaces. SOLO PARA
tion et son principal bailleur
MUJERES offre un éclairage différent à travers la
de fonds9, stipulant les
MIAC, méthode de socialisation et d’éducation
engagements de chacune
fondée sur une plate-forme de propositions
des parties.
qui inclut la participation des bénéficiaires.
Cette méthode s’est perfectionnée au cours des
années, prenant appui sur l’expérience acquise.
Elle doit être considérée comme un cheminement
incitant les jeunes filles à surmonter peu à
peu leurs épreuves, et non comme un modèle
définitif. Cette méthode a abouti, malgré des
difficultés et des échecs dans son application,
à mettre au point certains protocoles
d’accompagnement qui leur offrent de meilleures
opportunités d’éducation, de formation et de
réinsertion sociale.
18
3.
La prise en charge, l’éducation et
la réinsertion des jeunes filles
Le suivi médical et psychologique
Dès l’arrivée des jeunes filles, en général dénutries et anémiées,
SOLO PARA MUJERES assure les premiers soins de santé10 et un
suivi médical régulier dont elles n’avaient quasiment
jamais bénéficié avant leur arrivée. Ce suivi est parIl est essentiel, pour
ticulièrement important pour les jeunes filles qui
initier et mettre en
présentent des grossesses à risque, comme c’est
œuvre un processus
le cas de celles qui ont moins de 15 ans. L’équipe
d’éducation et de
prend en charge les examens de laboratoire et raréinsertion durable,
diologiques, les soins dentaires, les soins maternels
d’apporter une
et infantiles, les vaccinations, et accompagne celles
attention particulière
qui sont malades à l’hôpital. En effet, les jeunes filles
au suivi médical et
n’ont droit ni à une couverture sociale, ni à une aide
psychologique.
médicale gratuite, sauf en cas d’hospitalisation.
SOLO PARA MUJERES organise des ateliers de sensibilisation sur des
questions d’hygiène de vie et de nutrition. Ces ateliers, ainsi que
les examens médicaux pratiqués, sont l’occasion d’attirer l’attention des participantes sur les dangers qu’elles encourent et sur
les moyens de se prémunir des maladies qui compromettent leur
fertilité et souvent leur vie. SOLO PARA MUJERES insiste particulièrement sur les risques liés à l’abus de drogues.
19
La lutte contre le VIH/sida est un axe de
travail très important. Les jeunes filles
en situation de rue appartiennent aux
groupes les plus vulnérables, au sein
desquels se concentrent jusqu’à 69 %
des infections au VIH au Guatemala11.
Consciente de la gravité de l’épidémie
au sein de cette population, SOLO PARA
MUJERES développe des cours d’éducation sexuelle destinés à prévenir le VIH
et autres IST. Cette éducation est permanente et une vingtaine de formations sur
des thèmes précis sont assurées chaque
année. Des associations spécialisées
sont invitées à parler du VIH/sida et des
groupes de jeunes malades viennent régulièrement témoigner. A partir de leur
vécu, ils s’efforcent de faire comprendre
les modes de transmission du VIH et
donnent des informations sur les moyens
de prévention. L’objectif de ces différentes actions est d’aider les adolescentes à
prendre conscience de la nécessité de
modifier leurs comportements, pour éviter d’être contaminées et de contaminer
leurs partenaires sexuels.
La psychologue explique :
« Leur croissance est marquée par la promiscuité et par une vie
sexuelle dure et violente. En règle générale, elles ont connu des abus
sexuels qui entraînent une sexualité précoce, des déformations de
l’identité sexuelle et souvent la prostitution. Lorsqu’elles arrivent à la
rue, elles se trouvent plongées dans l’univers de la drogue, avec tout
ce qu’il implique. Elles s’adonnent à la drogue dans un état d’esprit
d’imitation du groupe de référence, attitude inconsciente de défi face au
rejet de la société ou d’agressivité tournée vers elles-mêmes. Il convient
à ce propos de mentionner de multiples mutilations et tentatives de
suicide. Par ailleurs, même si elles participent à de nombreux ateliers
et discussions sur les drogues et les IST, qui soulignent les risques liés
au VIH/sida, elles ne mettent pas en pratique leurs connaissances.
Elles semblent seulement viser des buts et des plaisirs immédiats, sans
penser aux conséquences de leurs actes. »
20
SOLO PARA MUJERES veille au respect de
la confidentialité des dossiers médicaux.
Lorsqu’une jeune fille, à la suite de tests
pratiqués à l’hôpital, apprend qu’elle
est séropositive et qu’elle l’annonce à la
psychologue, cette dernière lui apporte
tout l’appui nécessaire pour l’aider à
accepter son état. Elle bénéficie d’un
suivi médical et d’une alimentation saine
comprenant des suppléments vitaminés
qui contribuent à améliorer sa qualité
de vie. Elle est totalement intégrée dans
l’environnement chaleureux du groupe
dont elle partage toutes les activités.
Le sida évolue de façon alarmante parmi cette population à risque
très élevé en raison de la promiscuité dans laquelle elle vit, de ses
pratiques sexuelles et de la prostitution. Il est impératif de réfléchir
à des messages clairs et accessibles, de faire évoluer les mentalités
et de provoquer des changements de comportement qui aideront à
lutter contre l’expansion de la pandémie. SOLO PARA MUJERES soutient
les recommandations du Fonds mondial de lutte contre le sida, la
tuberculose et le paludisme, à savoir qu’il est urgent d’entamer une
campagne nationale de conscientisation sur les risques liés au sida et
autres IST, auprès des prostituées et des clients. La prévention ciblée
sur la population pauvre et extrêmement pauvre du Guatemala est
quasiment inexistante.
Le soutien psychologique apporté est fonction de la gravité des traumatismes subis.
Si les thérapies doivent être le seul fait de professionnels, il est indispensable que
l’ensemble de l’équipe participe à ce soutien.
21
La psychologue décrit les traits
de personnalité des jeunes filles
accueillies :
« Les traits de personnalité et les comportements de ces adolescentes
trouvent presque toujours leur origine dans les traumatismes subis au
cours des premières années de leur vie et dans les dysfonctionnements
de l’environnement social et familial. Ceci signifie qu’ils les ont
empêchées de s’identifier correctement à l’une ou à l’autre figure
parentale. Parfois l’adolescente a été manipulée par un parent contre
l’autre, d’autres fois elle a été récompensée à l’excès, ou encore, elle a
été châtiée sans raison.
Au fur et à mesure qu’elles grandissent, elles deviennent parfois
inaccessibles, méfiantes, irresponsables. Elles paraissent affectivement
froides et incapables d’établir des relations stables. Elles changent
souvent d’humeur sans cause apparente. Distantes, elles ont du mal à
donner et à recevoir de l’affection. Facilement irritables, elles ont une
estime d’elles-mêmes extrêmement basse et une tolérance faible à la
frustration. Elles font appel à de nombreux mécanismes de défense,
se montrant souvent inflexibles, agressives, rebelles, en particulier
envers les personnes qui représentent l’autorité et envers la société
en général. »
Des thérapies différenciées sont proposées au sein de chacun des deux foyers,
les jeunes filles les plus profondément
traumatisées pouvant bénéficier de thérapies individuelles. Dans des situations
d’urgence, ces thérapies sont engagées
au cours d’un appel téléphonique ou
directement dans la rue.
Les thérapies de groupe, organisées
chaque mois, permettent d’établir d’authentiques échanges des jeunes filles
entre elles et avec la psychologue, et
contribuent à leur développement cognitif et affectif. Elles sont d’autant plus
importantes que leur niveau d’analyse
et leurs moyens d’expression sont souvent très faibles, en raison notamment
de leur manque d’accès à l’éducation.
La psychologue anime des ateliers artistiques thérapeutiques qui favorisent
l’émergence de la parole. Ceux-ci permettent d’aborder sans contrainte des
sujets très douloureux et de trouver des
solutions aux conflits passés et présents,
ce qui aide les jeunes filles à surmonter
les épreuves subies et à mieux vivre ensemble. Ces ateliers artistiques tels que
le dessin, la peinture et la musique sont
22
l’occasion pour elles de proposer des
thèmes qui seront traités dans les thérapies de groupe mensuelles : mauvais
traitements, abus sexuels, estime de soi,
développement des jeunes enfants, etc.
SOLO PARA MUJERES les encourage à participer très jeunes à ces activités individuelles ou de groupe, afin qu’elles prennent tôt conscience de leur propre valeur
et de celle d’autrui. L’appartenance au
groupe constitue, par les discussions
qu’elle encourage et l’entraide qu’elle
suscite, un soutien très important.
L’équipe de SOLO PARA MUJERES insiste
sur la nécessité d’apporter également un
soutien psychologique aux familles, qui
sont visitées à domicile ou reçues dans
les foyers. Il est essentiel de connaître les
causes de leur détresse afin d’identifier
les facteurs qui favorisent l’émergence de
comportements violents et le rejet de leur
enfant. Il faut déterminer aussi pourquoi
certaines jeunes filles n’acceptent plus
leurs proches parents et refusent de renouer des liens qui leur permettraient de
réintégrer durablement leur famille.
Dans la majorité des cas, les familles de
ces jeunes filles connaissent une situation sociale et économique très difficile.
L’homme qui vit avec la mère de ces
jeunes filles est rarement leur père. Il rejette et maltraite fréquemment l’enfant né
d’une précédente union. La mère, en tant
que femme, occupe une position sociale
très basse et ses propres conditions de
vie peuvent la rendre maltraitante. Peu
éduquée, elle intériorise des valeurs de
soumission et de dépendance envers les
hommes. En cas d’abus sexuels commis
sur ses enfants par son compagnon ou
par un proche parent, elle se sent désarmée pour prendre leur défense.
Le machisme règle la plupart des rapports entre hommes et femmes. Il a un
effet déstabilisant, en particulier sur les
relations familiales des plus pauvres :
« Le machisme instaure une supériorité
de l’homme sur les autres membres de la
famille. Il confère à l’homme une certaine
image de soi. Or, cette image souffre de
son incapacité à remplir les fonctions
vitales de la famille. L’homme risque
de perdre la face. Dans ces conditions,
le machisme déstabilise la position de
l’homme qui finit par quitter la famille
[…] Lorsque l’homme quitte la famille,
il s’installe le plus souvent auprès d’une
autre femme et des enfants de celle-ci. Le
cycle peut alors recommencer12. »
Si le père et la mère sont décédés ou incapables d’assumer leur rôle parental, SOLO
PARA MUJERES procède à la recherche d’un
membre de la famille qui peut accueillir
la jeune fille et contribuer, ne serait-ce
que de façon partielle, à son éducation
afin qu’elle ne se sente pas totalement
abandonnée par les siens.
Il convient également de souligner l’importance pour les enfants en situation de rue
de retrouver un statut social et juridique.
Beaucoup de ces enfants perdent ou se
font voler leurs papiers et ne s’en préoccupent pas, préférant ne pas être identifiés. Lors d’interpellations policières, ils se
dissimulent souvent sous leur surnom ou
23
un nom d’emprunt. La travailleuse sociale
recherche ou fait établir les documents
d’identité et les documents exigés pour
les inscriptions scolaires. Ces démarches
administratives sont souvent rendues
difficiles par l’éloignement géographique
du lieu de naissance, l’habitat dans des
zones dangereuses, la disparition de la
famille, la pratique répandue des fausses pièces d’identité, etc. Elles sont plus
complexes pour les jeunes filles en provenance d’autres pays d’Amérique centrale
(El Salvador, Honduras, Nicaragua principalement) et nécessitent l’intervention
d’un avocat auprès de l’ambassade du
pays concerné.
Lorsqu’une jeune fille est en prison, la
travailleuse sociale lui rend visite, prévient sa famille et fournit les documents
administratifs nécessaires. Elle se rend
auprès des adolescentes placées sous
garde judiciaire. Durant l’incarcération
de leur mère, les enfants sont pris en
charge par SOLO PARA MUJERES. En cas de
décès, si la travailleuse sociale n’a pas
pu retrouver un membre de la famille
pour identifier le corps et procéder aux
formalités d’obsèques, elle prend en
charge ces formalités.
L’ensemble de ces actions
visant à améliorer la santé,
l’état psychologique et le statut
social et juridique des jeunes
filles conditionne l’efficacité des
programmes d’éducation et de
réinsertion.
24
De l’urgence à la stabilisation :
le foyer de la Terminal
« Des enquêteurs de la police ont déclaré que plus de 2 000 mineures étaient
exploitées dans les quelque 600 bars
et maisons de rendez-vous clandestins
qui opèrent dans la capitale. L’un des
lieux où se trouve le plus grand nombre
de « bars bordels » est la Terminal, la
gare routière des autobus de la zone 4,
aux abords du quartier d’El Hoyo. C’est
dans cette zone que l’on rencontre la
plus forte concentration de prostituées
mineures13. »
Les jeunes filles sont exposées à de
grands dangers lorsqu’elles vivent à la
rue. La priorité est donc d’aller à leur
rencontre afin d’initier un processus de
désintoxication14 et de reconstruction
progressif.
Le foyer de la Terminal, ouvert en 2002,
a accueilli chaque année de 60 à 75 jeunes filles et de 25 à 45 enfants pour des
durées très variables, car leur présence
au foyer a été entrecoupée de périodes
plus ou moins longues de retour à la rue.
En 2006, la durée moyenne des séjours
n’a pas dépassé quatre mois. Les nombreuses années pendant lesquelles ces
jeunes filles ont vécu abandonnées à la
rue, la prostitution et leur forte dépendance à la drogue15 expliquent leur très
grande difficulté à se stabiliser.
L’évaluation effectuée par l’équipe éducative de SOLO PARA MUJERES, après plus
de quatre années d’activité de ce foyer, a
permis de constater que de nombreuses
jeunes filles se sont révélées incapables
de se libérer de l’emprise de la drogue,
emprise d’autant plus forte que la consommation a commencé en général
très tôt, dès l’âge de 7 ou 8 ans16. C’est
à cause de la drogue que certaines
jeunes filles, bien qu’informées des
dangers mortels encourus et malgré les
encouragements, refusent de quitter la
rue. Confrontée à cet obstacle majeur,
l’équipe éducative a proposé à chaque
jeune fille une alternative claire : soit
quitter le foyer, soit y demeurer en renonçant à la drogue et en suivant des
études ou une formation. Afin d’éviter
les rechutes, chacune s’engage dans le
cadre d’un contrat moral et a l’obligation
de rester au minimum un mois au foyer
sans en sortir. L’institution, pour sa part,
s’engage à lui offrir tout le soutien nécessaire. Certaines jeunes filles ont accepté
ces conditions et continuent à vivre au
foyer. D’autres ont préféré retourner à
la rue. Elles n’ont pas été abandonnées
pour autant, puisque les parcours de rue
qui permettent d’aller à leur rencontre
ont été renforcés et multipliés.
Les jeunes filles qui ont vécu dans ce
foyer, même de façon irrégulière, mesurent les bénéfices qu’elles ont pu en
retirer. Elles ont pris conscience qu’elles
étaient accueillies, pour la première fois
de leur vie, dans un lieu de confiance où
25
elles étaient respectées, aimées et protégées contre les violences de la rue. Il
en résulte qu’un certain nombre d’entre
elles viennent parler à la psychologue
des graves problèmes
qu’elles affrontent dans
L’évaluation du travail
la rue, et de façon très
accompli en quatre ans a donc
subtile, donnent à enincité l’équipe éducative de
tendre que le foyer leur
SOLO PARA MUJERES à modifier
manque. Quelques unes,
les critères d’acceptation
qui sont incarcérées, ont
des jeunes filles en leur
fait savoir qu’elles attendemandant, dans le cadre
dent leur sortie de prison
d’un engagement négocié, de
pour revenir. Toutes sont
quitter la rue et la drogue.
encouragées à revenir au
Les nouvelles règles établies
foyer dans la mesure où
ont rendu possible l’accueil
elles acceptent les règles
de nouvelles jeunes filles
établies.
n’ayant jamais connu ni la
rue ni la drogue, comme celles
provenant de zones rurales
très pauvres.
26
Les parcours de rue et
l’accueil au sein du foyer
Les parcours de rue
Le succès des programmes en faveur
des enfants en situation de rue repose en
partie sur la façon dont sont préparés et
menés les parcours de rue, étape initiale
essentielle du processus de réinsertion.
L’équipe éducative de SOLO PARA MUJERES
a mis en place des parcours quasi quotidiens. La psychologue, accompagnée
d’une ou plusieurs assistantes qui connaissent les stratégies de survie à la rue,
inclut dans son itinéraire des endroits
dangereux, notamment ceux situés à
proximité des lieux de vente de drogues
dures. Les tout premiers contacts sont
déterminants. Au cours de la phase d’approche qui doit être pratiquée avec un
grand respect, l’équipe éducative établit
avec les jeunes filles un climat de confiance nécessaire à leur libre décision de
venir au foyer. Le soutien régulier apporté
dans la rue est d’ordre psychologique,
médical, administratif, et matériel. La
psychologue, présente lors des parcours,
écoute, conseille, et peut entamer une
psychothérapie d’urgence. L’équipe éducative donne les premiers soins et conduit les jeunes filles malades à l’hôpital ou
dans un centre de soin.
Ces parcours sont l’occasion de mener
des actions de prévention du VIH/sida.
Dans le quartier de la Terminal, la distribution de préservatifs facilite les contacts
et les discussions informelles. Il apparaît
que, même si les jeunes filles sont informées des risques liés à la prostitution,
elles ignorent très souvent les moyens de
prévention des IST et du VIH. De nombreux clients, parce qu’ils peuvent plus
facilement leur imposer des relations
sexuelles non protégées, recherchent
des mineures. Beaucoup d’entre elles,
en particulier quand elles sont sous l’emprise de la drogue, acceptent de telles
relations, car elles sont mieux payées.
L’équipe de SOLO PARA MUJERES cherche à
sensibiliser les jeunes filles et à les protéger, mais certains « bars bordels » sont
inaccessibles et quelques unes refusent
tout contact avec l’équipe. Par ailleurs,
leur mobilité d’une zone de prostitution à
une autre limite le suivi des actions.
Afin de consolider les relations entre
l’équipe et les jeunes prostituées, cellesci sont invitées à venir visiter le foyer et,
une fois par mois, à partager un repas.
Des invitations nominatives leur sont remises lors des parcours de rue. Le repas
est précédé d’un groupe de paroles, vecteur important d’échange d’informations
et de conseils. Mises en confiance, les
jeunes filles peuvent aborder des problèmes intimes et choisir elles-mêmes
les thèmes de discussion. L’équipe est
confrontée à un nombre croissant de
jeunes filles mineures en situation de
prostitution. Depuis quelques années,
elle rencontre également des filles et des
femmes indiennes mayas, qui souffrent
d’une triple discrimination en tant que
femmes, prostituées et mayas.
27
…les tout premiers contacts sont
déterminants…
...la distribution de préservatifs
facilite les contacts et les discussions
informelles...
28
Les parcours dans les rues, les jardins
publics, les terrains vagues, les décharges, les squats, les hôtels de passe, sont
l’occasion de suivre l’évolution du milieu
de vie de toute une population marginalisée et de lui apporter un soutien attentif.
Ces parcours permettent d’atteindre les
compagnons des jeunes filles et des jeunes mères. Compte tenu du machisme
environnant, il est rare qu’un changement positif puisse intervenir dans la
vie de celles-ci sans l’accord explicite
de leurs compagnons. Dès lors qu’ils
connaissent mieux l’équipe éducative
de SOLO PARA MUJERES, la méfiance fait
place à la confiance et ils acceptent plus
facilement que leur compagne aille vivre
ou revivre dans le foyer. C’est par l’expérience acquise au fil des années que
l’équipe a pris conscience de l’importance de ce travail auprès des compagnons
des jeunes filles.
Les premiers pas
dans le foyer
La méthode suivie insiste sur la qualité
de l’accueil, souvent décisive pour la
suite du séjour dans le foyer. Le droit
au respect est un élément essentiel mis
en avant dès l’arrivée des jeunes filles
afin de les mettre en confiance. Elles
se sentent rassurées d’avoir le choix
de quitter le foyer ou d’y demeurer. Au
sein du foyer, elles retrouvent souvent
d’anciennes compagnes de la rue, ce
qui les aide à mieux s’intégrer. L’équipe
éducative s’assure qu’elles n’introduisent ni armes ni drogues, et respectent
ainsi l’interdit énoncé dès la création
du foyer et connu de toutes. Il est très
important de rappeler et de préciser,
chaque fois que nécessaire, les règles
fondamentales du foyer (horaires, règles d’hygiène, politesse, etc.). Celles-ci
sont parfois mal acceptées, les jeunes
filles n’étant pas toujours disposées à
respecter des règles qu’elles ignorent
dans la rue. La psychologue s’efforce
alors de démonter leurs mécanismes
de défense et de leur faire accepter la
vie en communauté.
29
La psychologue
souligne :
« Le rapport est plus facile avec
certaines qu’avec d’autres, le degré
de détérioration physique, mentale et
émotionnelle de ces jeunes filles en
très grand danger entrant en ligne de
compte. Même si nous ne réussissons
pas toujours à les garder au foyer
– quoique nous y réussissions souvent
– il est évident qu’elles entrent et
observent la présence volontaire des
autres jeunes filles qui y vivent. »
L’équipe éducative attache une importance particulière à la coexistence entre les
jeunes citadines venues de la rue et celles qui appartiennent à des ethnies mayas
marginalisées dans leur pays, dont la culture, la langue et les habitudes alimentaires
diffèrent. Ces jeunes
filles Q’eqchi’ provienComme dans tout processus de changement,
nent de hameaux isolés
il a fallu un temps d’adaptation. Le groupe
du département de
des anciennes n’a manifesté aucun rejet face
Cobán où elles sont exaux jeunes filles mayas ; elles ont tout de
clues de l’éducation en
suite cherché à les mettre à l’aise, pratiquant
raison de leur extrême
l’entraide comme elles sont habituées à le
pauvreté et de l’isolefaire au sein du foyer. Les jeunes mayas ont
ment de leurs commud’abord exprimé une certaine réserve face aux
nautés d’origine.
antécédents de drogues et de vie à la rue des
anciennes. Puis partageant leur vie, elles ont
appris à les connaître et à les respecter. Toutes
ont un fort désir d’apprendre et mesurent
l’opportunité exceptionnelle qui leur est offerte.
30
Vers une reconstruction progressive
La détresse et l’instabilité des jeunes filles ralentissent le processus de stabilisation et de
reconstruction. Pour accompagner ce processus, SOLO PARA MUJERES, parallèlement au
suivi médical et psychologique, met en place des activités éducatives et artistiques.
Les activités éducatives et artistiques
Même si l’usage prolongé
de drogues perturbe fortement
les
capacités
intellectuelles, SOLO PARA
MUJERES, loin de renoncer
à l’éducation des jeunes
filles qui ont vécu à la rue,
leur permet d’acquérir des
connaissances de base.
L’institutrice de SOLO PARA
MUJERES, présente deux
heures tous les après-midi,
utilise une méthode d’enseignement à distance17.
Les matières les plus
fréquemment enseignées
sont le calcul, la lecture et l’écriture. L’institutrice intègre également des thèmes liés
à la vie sociale : la vie quotidienne dans le monde d’aujourd’hui, les droits et obligations de chacun, l’histoire du Guatemala, les peuples indigènes, la vie municipale,
etc. Lorsque les jeunes filles sont stabilisées, il devient possible d’entamer un travail
éducatif plus soutenu qui leur permet d’atteindre au minimum le niveau de fin de
cycle primaire. Grâce à cette méthode d’enseignement à distance, quelques unes
ont pu conjuguer enseignement scolaire et formation d’infirmière auxiliaire, afin de
réduire la durée de leur formation. Leur formation professionnelle est ainsi assurée
sans que ce soit au détriment de l’enseignement général.
SOLO PARA MUJERES insiste sur l’importance de proposer aux jeunes filles un emploi
du temps rempli : activités scolaires, activités manuelles et artistiques, ateliers thérapeutiques, d’éducation sexuelle, d’estime de soi et de tolérance. La participation
des jeunes filles à des activités manuelles et artistiques et à des ateliers favorise un
processus de relaxation qui les aide à fixer leur attention et stimule leur créativité.
31
Ces ateliers doivent être variés afin de
susciter et de maintenir leur intérêt : couture, artisanat, cuisine et pâtisserie, musique, peinture, réalisation de fresques
murales, etc. Les cours de cuisine et de
pâtisserie leur apprennent à partager les
plats qu’elles ont préparés. Des cours de
musique ont pu être organisés grâce à
une donation privée qui a financé l’achat
d’instruments. La musique et le chant
leur permettent d’éliminer le stress, de
s’exprimer et de donner une image positive d’elles-mêmes lors de prestations
réalisées en présence d’un public. A
l’occasion de l’atelier de peinture, une
jeune fille témoigne : « Peindre nous
aide beaucoup à oublier les drogues,
nous valorise, nous indique qu’il est
possible de vivre sans elles. Beaucoup
de personnes ne savent pas évaluer nos
compétences ni ce que nous sommes
réellement. »
L’équipe de SOLO PARA MUJERES veille attentivement à ce que toutes les jeunes
filles participent aux activités. Elle intègre
une dimension pédagogique à d’autres
activités telles
que la célé« Peindre nous aide
bration menbeaucoup à oublier
suelle des anles drogues,
niversaires et
nous valorise,
l’organisation
nous indique
de sorties.
qu’il est possible
de vivre sans
elles. Beaucoup
de personnes
ne savent pas
évaluer nos
compétences ni ce
que nous sommes
réellement. »
32
L’apprentissage du lien
mère-enfant et les activités
d’éveil
L’accroissement du nombre de nouveaunés vivant à la rue dans un contexte de
drogue, d’alcoolisme et de violence, soulève de fortes inquiétudes. L’accueil et
l’éducation de ces enfants sont essentiels
pour rompre la spirale de l’exclusion et
éviter le drame de nouvelles générations
de la rue. Une attention particulière est
apportée aux mères de très jeunes enfants en rupture avec leur famille. SOLO
PARA MUJERES les protège des périls de la
rue et aide leurs enfants à grandir dans
un environnement stable.
Les éducatrices de SOLO PARA MUJERES
veillent au développement du lien mèreenfant. Elles enseignent aux jeunes mères,
maltraitées durant leur enfance, à ne pas
reproduire ce qu’elles ont subi. Elles les
encouragent et aident les mères inexpérimentées à prendre soin de leurs enfants,
à les nourrir convenablement18 et à leur
donner de l’affection.
Les activités d’éveil19 font partie intégrante
du programme du foyer depuis 2002,
l’expérience montrant à quel point elles
aident les enfants à prendre un bon départ
dans la vie. Comme le souligne l’UNESCO,
« les politiques de protection et d’éveil de
la petite enfance ont des retombées positives pour une société : réduction de la
mortalité infantile, scolarisation d’un plus
grand nombre d’enfants, diminution des
redoublements et des abandons de scolarité, meilleurs résultats scolaires […] et
recul de la délinquance »20.
Ces activités se déroulent chaque matin,
avec la participation de la mère, ce qui
contribue à renforcer le lien mère-enfant.
Elles incluent par exemple des massages pour stimuler la psychomotricité des
enfants, une thérapie par la musique
et l’organisation d’activités ludiques qui
développent les cinq sens. Elles permettent de détecter de façon précoce
les handicaps physiques ou mentaux.
D’autres activités d’éveil, destinées aux
plus grands, conjuguent jeux et initiation
au calcul, à la lecture et à l’écriture :
jeux de construction, apprentissage des
couleurs de base, localisation spatiotemporelle, etc. L’aspect émotionnel,
fondamental pour les enfants, est développé à travers le contact corporel : on
insiste sur l’importance de donner et de
recevoir de l’affection.
33
Même si certaines jeunes filles ont vécu une situation qui semble
désespérée, leur volonté et leur implication dans les divers
programmes éducatifs et activités du foyer témoignent qu’il est
possible d’aider nombre d’entre elles à prendre la décision de vivre
régulièrement au sein du foyer et à retrouver progressivement
confiance et estime d’elles-mêmes. Un environnement stable et
un accompagnement personnalisé permettent une reconstruction
progressive, de la sortie de rue à une reprise de contact graduelle avec
l’éducation. Un nombre assez important de jeunes filles ont trouvé un
travail et mènent une vie stable
De l’éducation à la réinsertion :
le foyer de la zone 1
Les jeunes filles accueillies dans le foyer de la zone 1 sont davantage stabilisées que
celles qui vivent dans le foyer de la Terminal. Même si elles ont vécu des expériences très difficiles (viols, mauvais traitements, etc.), elles parviennent à se consacrer
pleinement à des activités éducatives, ce qui favorise leur réinsertion.
Le foyer de la zone 1, ouvert depuis 1991, recevait à l’origine une vingtaine de jeunes filles et d’enfants. En 2006, une trentaine de jeunes filles, d’un âge moyen de
15 ans, étaient accueillies avec leurs enfants.
Les jeunes filles qui intègrent ce foyer sont le plus souvent amenées par un parent,
des amis ou encore viennent de leur propre initiative. Quelques unes sont placées
sous la responsabilité du Centre éducatif par un juge du tribunal des mineurs. Le
tribunal reconnait la qualité du travail mené par l’équipe de SOLO PARA MUJERES et
soutient l’accent mis sur l’éducation. Les rapports trimestriels que le juge requiert lui
permettent de suivre l’évolution de chacune.
34
La méthode suivie par SOLO PARA MUJERES
vise à offrir à chaque jeune fille la possibilité de réintégrer un processus éducatif, que ce soit au sein du foyer ou à
l’école. L’institutrice, chargée d’évaluer
les niveaux scolaires, distingue celles
qui vont suivre un cycle d’études primaires ou secondaires au sein du foyer
de celles qui peuvent être inscrites dans
une école. Les jeunes filles accèderont
ensuite soit à une formation professionnelle, soit à l’enseignement supérieur
en fonction de leurs possibilités et de
leurs désirs.
L’éducation à distance
L’institutrice dispense des cours au
sein du foyer à celles qui ne peuvent
pas fréquenter l’école faute d’y avoir
été préparées, de faire preuve d’un
comportement responsable ou d’y
être autorisées21. La méthode appliquée, reconnue par le ministère de
l’Éducation, s’intitule Escuela en
su casa (l’École à la maison). Elle
reprend les programmes scolaires
officiels de l’enseignement primaire
et secondaire qui permettent d’obtenir un diplôme national de fin
de cycle.
Cette méthode, élaborée par l’Institut d’éducation à distance (ISEA),
inclut plusieurs thématiques :
mathématiques, rédaction et orthographe, sciences sociales et
sciences naturelles. Cet Institut
fournit le matériel pédagogique.
35
Les copies d’examen, placées sous la
responsabilité de l’institutrice, sont envoyées à l’Institut, qui les corrige. Les
jeunes filles qui ont obtenu des résultats
satisfaisants passent à l’étape suivante.
Cet enseignement à distance autorise
les élèves à effectuer les six années du
cycle primaire en trois ans, avantage non
négligeable, car il permet de rattraper un
retard scolaire important. Le ministère
décerne les diplômes nécessaires à l’intégration des élèves dans les établissements de l’éducation nationale.
L’éducation en milieu scolaire
L’inscription scolaire est devenue, au fil
des années, une priorité pour SOLO PARA
MUJERES, car l’école - en contribuant
entre autre à la socialisation des enfants
- leur offre un nouveau départ dans la
vie. Les écoles sont choisies selon trois
critères essentiels : des effectifs réduits
à 25 élèves par classe afin de personnaliser l’éducation ; l’acceptation des
jeunes filles par le personnel enseignant,
sensibilisé à leur passé difficile ; la proximité géographique par rapport au foyer
en raison de la violence urbaine.
SOLO PARA MUJERES prend en
charge la scolarité de toutes
les jeunes filles. Celles inscrites à l’école primaire vont
à l’école le matin tandis que
celles du secondaire étudient
au foyer avec l’institutrice.
L’après-midi, ces dernières
vont au collège et une éducatrice encadre les élèves
du primaire pour la révision de leurs
leçons. Comme le feraient les familles,
les éducatrices participent aux réunions
mensuelles de parents d’élèves afin de
suivre l’évolution de chaque jeune fille
et de déterminer si elle a besoin d’être
soutenue dans sa scolarité. La directrice de SOLO PARA MUJERES signe tous les
livrets scolaires.
En appui aux activités éducatives, un
centre informatique a été créé. Il permet
aux jeunes filles de se familiariser avec
les nouvelles technologies en effectuant
des recherches informatiques : programmes de lecture et d’écriture, de
mathématiques, de géographie, etc.
L’ensemble des 35 jeunes filles qui ont
été accueillies en 2006 dans le foyer
de la zone 1 ont bénéficié d’un enseignement, soit à l’école, soit au sein du
foyer, ont réussi leurs examens et sont
passées au niveau supérieur. Une seule
est retournée à la rue. Les cinq enfants
présents dans le foyer en 2006 ont été
inscrits dans les garderies et les écoles
maternelles du quartier.
36
La formation professionnelle
En 2006, quatre jeunes filles ont reçu
une formation d’infirmières auxiliaires ;
en 2007, elles étaient 12 à s’être inscrites dans cette filière. SOLO PARA MUJERES
encourage et accompagne la formation professionnelle et l’insertion sur le
marché du travail des jeunes filles, qui
peuvent choisir parmi un large éventail
de formations organisées dans des
centres extérieurs spécialisés. Leur for-
Nombre d’entre elles
ont ainsi trouvé
un travail stable,
par exemple en
tant qu’infirmière
auxiliaire, éducatrice,
assistante dentaire,
coiffeuse,
aide-comptable,
secrétaire, ou encore
vendeuse.
mation achevée, elles bénéficient d’un
appui de la part de l’équipe de SOLO PARA
MUJERES pour leur recherche d’emploi.
La travailleuse sociale va visiter le lieu
de travail pressenti, vérifie la durée des
horaires, le montant du salaire ainsi que
les autres conditions de travail. Nombre
d’entre elles ont ainsi trouvé un travail
stable, par exemple en tant qu’infirmière
auxiliaire, éducatrice, assistante dentaire, coiffeuse, aide-comptable, secrétaire, ou encore vendeuse.
37
Les activités manuelles et
artistiques
coiffure. Plusieurs d’entre elles ont par
exemple suivi avec succès des cours
de cuisine nationale et internationale.
Certaines sont heureuses d’apprendre
à se coiffer et à coiffer leurs proches,
tandis que d’autres souhaitent se professionnaliser. Les techniques apprises
dans les ateliers peuvent déclencher
l’intérêt pour un métier.
Les activités manuelles et artistiques
sont généralement organisées en fin de
semaine et pendant les vacances afin de
donner la priorité aux activités scolaires.
Elles sont choisies en concertation avec
les jeunes filles qui peuvent faire elles-mêmes des
L’éducation au sein du foyer, la scolarisation
propositions et s’engagent
et la formation professionnelle sont des leviers
toutes à y participer : les
qui offrent aux jeunes filles de nouvelles
ateliers musique et peinopportunités pour leur avenir. Les bénéfices
ture ont lieu en alternance
d’une éducation de qualité sont illustrés par
dans les deux foyers. Il
leurs bons résultats scolaires, la poursuite des
faut également mentionner
études au niveau du secondaire pour celles qui
les cours de cuisine et de
le souhaitent et le peuvent, et l’insertion sur le
marché du travail.
Les ateliers musique et peinture ont lieu en alternance
dans les deux foyers. Il faut également mentionner les
cours de cuisine et de coiffure.
38
Conclusion
La méthode utilisée par le Centre éducatif a été élaborée dans les années 1990
par ses fondateurs guatémaltèques à
partir de leur expérience quotidienne.
Le dispositif mis en place repose sur un
accueil personnalisé de jeunes filles et
jeunes mères dans deux foyers distincts,
ouverts jour et nuit toute l’année, situés
dans le centre de Guatemala Ciudad.
Au sein de ces foyers, les jeunes filles
sont protégées contre les violences du
milieu familial ou de la rue et peuvent
se reconstruire dans un environnement
stable. Grâce au soutien psychologique
qui leur est proposé, elles retrouvent
progressivement l’estime d’elles-mêmes,
mise à mal par les épreuves qu’elles ont
subies, en général dès leur plus jeune
âge. Le point essentiel de cette méthode
est de placer chaque jeune fille au centre d’actions qui correspondent à ses
espérances et à ses projets. Leur adhésion est indispensable, car le choix de
changer de vie leur appartient.
Selon une conviction partagée par toute
l’équipe pluridisciplinaire de SOLO PARA
MUJERES, la priorité doit être donnée à
une éducation de qualité. L’éducation
permet à ces jeunes filles d’acquérir au
minimum les connaissances de base et
leur ouvre ainsi l’accès à d’autres droits
qui favoriseront leur autonomisation.
L’expérience de SOLO PARA MUJERES enseigne que le destin de ces jeunes filles n’est
pas définitivement tracé. Nombreuses
sont celles qui réussissent à échapper
à un statut traditionnel d’infériorité et de
soumission. Elles gagnent ainsi la possibilité - qui leur a longtemps été refusée
- d’agir par elles-mêmes et de décider
de leur propre destin. L’exercice d’un
métier qualifié leur permet de s’engager
vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants.
Les résultats obtenus au sein du Centre
éducatif sont encourageants et peuvent
guider d’autres structures dans la mise
en place et le renforcement de programmes d’accueil, d’éducation et de
réinsertion pour les enfants en situation
de rue ou risquant d’y être confrontés.
Cette expérience réussie peut aider les
organisations qui luttent pour le respect
des droits de l’enfant. Elle témoigne de
la capacité de ces enfants à reconquérir
leur dignité. Respecter le droit de ces
enfants à vivre le présent et à se créer
un avenir est un devoir fondamental.
39
Cinq histoires
de vie :
Témoignages recueillis au sein des foyers
La vie de S…
«M
on père a été assassiné. Ma mère était en
prison quand je suis née. J’avais six ans
lorsque ma mère s’est mise en ménage avec
mon beau-père. Alors, ma vie a changé,
ils me battaient tous les deux. Nous
étions trois sœurs qui habitions dans la même chambre. Nous avons
déménagé et ma mère a commencé à boire avec mon beau-père. Il a
essayé de violer ma sœur, ma mère s’est fâchée, mais elle a continué
à vivre avec lui, c’est ma sœur qui est partie. Je suis restée seule à la
maison avec mon autre sœur, à garder un petit frère né de mon
beau-père. Pendant que ma mère accouchait à l’hôpital, il a essayé de
me violer moi aussi. Je n’ai pas voulu en parler à ma mère, mais peu de
temps après, je suis allée vivre avec un ami. Ma mère a envoyé la police
me chercher et j’ai été envoyée à la prison de… où je suis restée sept
mois. Beaucoup de femmes policiers étaient lesbiennes, c’est là que
j’ai connu le lesbianisme. Une femme policier lesbienne m’a envoyée
me doucher toute nue, j’ai eu peur j’ai cherché à fuir, mais elle s’est
contentée de me regarder. Elle me menait tout le temps à la douche
et, si je refusais, elle me punissait en me faisant nettoyer les WC. Je
voyais des filles de la prison s’embrasser et se toucher entre elles.
J’avais 14 ans.
Comme ma mère n’est jamais venue me chercher, je me suis enfuie
avec deux autres filles à la rue. J’ai revu ma mère qui était en prison.
Pendant ce temps, ma sœur s’est occupée de mon petit frère. Moi j’ai
continué à vivre et à me droguer dans la rue.
40
Un jour, j’ai fait la connaissance d’une dame dans un jardin public
de la capitale. Elle m’a dit de la suivre avec mon amie en province.
Elle nous avait promis un travail, mais dès notre arrivée, elle nous a
enfermées dans un bar. Elle nous a habillées comme elle voulait. Je
suis restée sans sortir pendant deux ans, la vie était horrible. Elle nous
a battues et nous a amenées à la police en prétendant que nous étions
toutes deux majeures. Moi j’ai pleuré et j’ai dit que c’était faux, que
nous étions mineures - mon amie avait 14 ans et moi 15 ans - et que
nous voulions partir. Nous devions boire avec les clients, pour chaque
bière qu’ils buvaient, nous recevions un jeton, mais jamais d’argent, ils
payaient la Dame. Si nous refusions de monter avec un client, la Dame
nous battait. Elle était méchante. Lorsqu’une fille est venue pour laver
la vaisselle, elle l’a obligée à coucher avec le fournisseur de bière. Ses
meilleurs clients étaient la police et ce fournisseur.
Ensuite, un client m’a aidée à m’enfuir et je suis allée chez ma sœur.
Elle m’a renvoyée chez ma mère qui vivait encore avec mon beau-père,
tous deux fumaient de la marihuana. Ma mère a quitté mon beaupère et a vécu avec un autre homme, drogué lui aussi. Quand je suis
revenue chez ma mère, elle a commencé à pleurer et à m’embrasser.
Mais rien n’avait vraiment changé. Mon nouveau beau-père frappait
beaucoup ma mère, il a fini par quitter ma mère pour une autre femme,
alors ma mère s’est droguée de plus en plus jusqu’à en perdre la tête,
elle a recommencé à me frapper, moi et mon frère.
Après quelque temps, j’ai décidé de repartir à la rue et je me suis
mise à voler. Je suis retournée en prison, là j’ai eu des relations avec
plusieurs filles. En sortant, je suis allée habiter chez ma mère quelque
temps. J’ai commencé à sortir avec des garçons, je ne voulais plus
vivre avec des filles parce que tout le monde se moquait de moi. Je suis
tombée amoureuse d’un garçon, ma relation avec lui était très forte
et nous avons eu un enfant. C’est grâce à lui que j’ai connu SOLO PARA
MUJERES où je vis maintenant. »
41
La vie de B…
B…
provient d’une famille désaxée : le
père est alcoolique, la mère a subi
des dommages cérébraux d’origine
épileptique. Dès l’âge de sept ans,
B… a souffert d’abus sexuels de la
part de son père et probablement de trois de ses sept frères. Elle a subi
des mauvais traitements physiques, verbaux, émotionnels, mentaux et
sexuels.
La mère a porté quatre fois plainte contre le père, la première
dénonciation a été déposée quand la petite avait sept ans, mais la
police n’a rien fait, et les abus ont continué. Son père l’agressait quand
elle se refusait à lui. Sa mère l’insultait à cause des privilèges que
son père lui accordait. Par exemple, si la nourriture ne suffisait pas
pour tous les membres de cette famille extrêmement pauvre, le père la
réservait pour lui-même et pour B… La mère disait du mal de sa fille
à tout le voisinage afin de lui faire honte. La petite était constamment
prise en étau entre ses deux parents, le père vivant avec ces deux
femmes, la mère et la fille. Il considérait sa fille comme sa femme, et
la mère, comme une rivale. La mère a continué à avoir des enfants du
père. Le père a dit à B… qu’il voulait lui faire un enfant, les menaçant
de mort, elle et sa mère, si elles parlaient. Le père a blessé la mère à
l’arme blanche. Le père est alcoolique, très porté sur les femmes. Il
a obligé B… à l’accompagner dans une maison de prostitution et à
l’attendre au dehors.
La mère a toujours travaillé à l’extérieur (elle fait des lessives et
cuisine). Elle était soumise, effrayée, malade, à la disposition de toutes
les exigences du père, y compris sexuelles, sans volonté d’introduire
des changements dans la vie familiale. Il en résulte que B… ne
s’identifiait pas à sa mère, ne la respectait pas. Abusée très jeune, elle
considérait comme normal ce que son père lui faisait subir. Elle s’est
identifiée à ce père violeur et a accepté sa relation avec lui.
Plus âgée, B… a recherché l’aide de la police, qui l’a orientée vers le
juge des mineurs. Par mesure de protection, il l’a confiée à SOLO PARA
MUJERES. Elle a commencé une psychothérapie à la Procuraduría, mais
celle-ci, surchargée de travail, a demandé à la psychologue de SOLO PARA
MUJERES de poursuive la thérapie entamée auprès de cette adolescente
fortement déprimée. En arrivant dans le foyer de la zone 1, B… a
42
manifesté le désir de rentrer chez elle, pour aider sa maman disait-elle,
mais au fond d’elle-même, elle était désespérée de ne plus voir son
père. Il lui faisait passer des billets doux pour lui dire qu’elle était la
seule femme qu’il aimait réellement.
La mère accepte avec grand intérêt de suivre des séances de thérapie
offertes par la Procuraduría. Elle est disposée à aider sa fille depuis que
celle-ci vit ailleurs. Elle voudrait que le juge vérifie si le père a abusé
de ses autres enfants. Elle considère que son mari est coupable de
nombreux délits et souhaite son inculpation. L’adolescente se sent
beaucoup mieux. Ses relations avec sa mère ont repris après une
période de fortes crises. La mère a eu le courage d’obliger le père à
partir de la maison. Malgré cela, le père revient sans cesse au foyer,
menaçant de mort toute la famille.
B… est revenue vivre avec sa mère. Son père a continué à la harceler.
Quelques mois plus tard, il est décédé après s’être immolé par le feu au
cours d’une crise d’éthylisme.
43
La vie de H…
«M
a mère est morte quand j’avais 9 ans. Mon
père m’a violée quatre jours après son
décès. Le lendemain, je suis partie vivre à
la rue. Je suis entrée dans le foyer d’une
institution, mais je n’y suis pas restée,
je suis retournée vivre à la rue. Je me suis droguée et j’ai rejoint la
mara (bande armée) du quartier … de la capitale. A 13 ans, je me suis
retrouvée enceinte d’un homme qui était bisexuel, ce que je ne savais
pas. J’ignorais tout du sida, j’ai su ce que c’était seulement après
la naissance de mon fils parce que je suis allée à l’hôpital pour son
asthme. Peu après, son père m’a contaminée.
J’ai été incarcérée pour vol. Le bébé est d’abord resté avec son père.
C’est lui qui m’a appris à fumer du crack. Je ne l’aimais pas, mais il
était plutôt correct avec le bébé. Après son assassinat, le bébé est parti
dans ma famille.
Il y a cinq ans, quand j’ai appris que j’étais séropositive, au début, je
me suis sentie mal. Maintenant, je me sens mal de ne pas prévenir mes
partenaires, mais je ne le fais pas. J’ai décidé seule de venir vivre ici au
foyer de la Terminal de SOLO PARA MUJERES.
J’ai mélangé les drogues : solvants, médicaments, colle, crack vendu en
zone … de la capitale. Certains pharmaciens vendent sans ordonnance
les médicaments avec lesquels je me drogue. Les vendeurs de crack me
connaissent. Ils m’ont menacée de mort, disant que je sais des choses
que je ne devrais pas savoir à propos de l’assassinat récent d’une fille.
Ils s’entretuent pour garder le contrôle de la vente de drogues. Une
dose de crack coûte de 25 à 30 quetzals, une dose de solvant coûte cinq
quetzals. Il faut mener des activités délictueuses pour pouvoir s’acheter
des drogues chères comme le crack, pour les drogues bon marché, il
suffit de mendier. Si je mendiais, j’agresserais ceux qui refuseraient de
me faire l’aumône. »
H… vit au foyer, participe activement aux tâches ménagères, mais ne
peut pas s’éloigner du foyer par crainte des narcotrafiquants. Elle sait
qu’elle va mourir, mais vit apaisée le temps qui lui reste à vivre.
44
La vie de E…
L
a mère vivait avec sa fille à la rue, elle se droguait, volait,
fréquentait beaucoup d’hommes. Elle a été incarcérée à
plusieurs reprises, ce qui obligeait la petite, âgée de 5 ans
en 2002, à survivre à la rue seule avec les compagnes de
sa mère. Tout ceci représentait un risque très élevé pour
la petite fille. Sa mère a décidé de l’emmener avec elle au foyer de la
Terminal, mais comme elle souhaitait repartir à la rue, elle l’a laissée
au foyer. « J’ai tant de peine parce que ma maman continue à aller à
la rue, elle se drogue, elle se saoule » disait E… en pleurant. Dès son
arrivée, elle a suivi les activités d’éveil destinées aux petits. En 2003,
l’équipe de SOLO PARA MUJERES s’est réunie et lui a proposé d’entrer
au foyer de la zone 1 afin qu’elle puisse aller au jardin d’enfants tout
proche, car E… avait clairement manifesté aux éducatrices son désir
de demeurer au foyer et d’aller à l’école. La petite fille a commencé
en 2005 sa première année d’école primaire.
Le papa d’E… a voulu connaître la situation légale de sa fille. Il a pris
contact avec la directrice du foyer qui lui a conseillé de se présenter
au tribunal des mineurs afin de s’informer de la procédure à suivre. Le
juge a demandé à SOLO PARA MUJERES de lui envoyer un dossier complet
sur la situation de la petite fille.
Le papa, chauffeur de taxi la nuit, s’était rapproché de sa fille à
plusieurs reprises, ce qui a paru positif à l’équipe de SOLO PARA MUJERES.
Il vivait avec une autre femme dont il avait eu deux enfants mais
qui n’acceptait pas E… Alors le père a consenti à laisser sa fille au
foyer en semaine, afin qu’elle puisse étudier, et de la prendre chez
lui uniquement le week-end. Cette décision a été approuvée, car elle
convenait à chacun. La présence de la figure paternelle a beaucoup
aidé la petite fille à atteindre ses objectifs, ainsi que ses excellents
résultats scolaires l’ont attesté.
Lorsque sa mère arrivait au foyer elle était droguée, sale, mal peignée.
La directrice de SOLO PARA MUJERES lui a dit que ses visites étaient
pleinement acceptées, car c’était son droit de mère de venir. Cependant,
45
elle lui a conseillé de se présenter correctement vêtue et propre, afin
que l’enfant ait une image différente, positive de sa mère. Lorsque la
mère était détenue, elle téléphonait au foyer pour demander une aide
matérielle à SOLO PARA MUJERES (nourriture et articles d’hygiène), car en
prison elle n’avait rien et ne pouvait compter sur personne.
La mère d’E… est décédée en 2005. La petite fille a terminé son année
scolaire au foyer, puis son père a rencontré le juge qui a décidé de la
réinsérer dans le foyer paternel, avec l’accord de la belle-mère.
La petite E… a pu vivre suffisamment longtemps dans les foyers de
SOLO PARA MUJERES pour éviter le drame que représente un abandon
aussi précoce à la rue et bénéficier d’un bon départ scolaire.
46
La vie de R…
J’
ai 19 ans. Mon père, décédé, s’appelait Francisco et
ma mère s’appelle Candelaria. Je suis la plus jeune de
mes 7 frères et sœurs. Ma mère travaille aux champs,
elle sème du cacao et du piment. Elle gagne environ
15 quetzals par jour. Quatre de mes frères sont
mariés, ils ne nous apportent aucune aide financière.
Dès l’âge de 5 ans, j’ai commencé à travailler. Je récoltais des piments
et j’étais payée 5 quetzals par jour. Deux de mes frères ont été
également obligés de travailler puisque mon père est mort lorsque
j’avais deux semaines. Maman m’a raconté qu’il est mort de diarrhées
et de vomissements. Il était alcoolique et il aimait courir après
d’autres femmes.
J’ai commencé le primaire dans l’école publique de notre communauté.
Maman a demandé un prêt à des voisins pour pouvoir m’acheter
des cahiers, qu’elle recouvrait de papier hygiénique. Je me souviens
d’être allée très souvent à l’école le matin le ventre creux et quand je
demandais un petit déjeuner, elle me disait que mon papa était mort et
qu’elle n’avait rien à me donner. Je me souviens que j’ai redoublé trois
fois la troisième année d’école primaire car je n’avais quasiment jamais
de fournitures scolaires, par ailleurs, comme j’avais tout le temps faim,
je n’arrivais pas à me concentrer, et je ne réussissais jamais à l’école.
Aucun de mes frères n’est allé à l’école, moi je suis parvenue à y aller
parce que quelques personnes m’ont aidée.
Je suis sure que le bon Dieu m’a bénie lorsque, dans mon petit village
de Sepoc, est arrivée la nouvelle de l’existence d’un lieu appelé SOLO
PARA MUJERES, jamais je n’aurais osé rêver de pouvoir continuer mes
études après l’école primaire. C’est parce que nous étions si pauvres
que j’ai pu être choisie parmi toutes celles qui souhaitaient aller étudier
à la capitale. Ils ont dit que les bénéficiaires seraient les plus pauvres
d’entre nous. C’est ainsi que je suis arrivée au foyer de SOLO PARA
MUJERES, qui est devenu ma maison.
C’est là que j’ai su ce qu’étaient une douche, des sanitaires, un sol
en dur et même une tomate – c’est quelque chose que les pauvres ne
peuvent pas manger. Dans mon petit village, c’est un aliment rare et
trop cher pour que nous puissions nous permettre d’en acheter.
47
Je n’ai aucune préférence alimentaire et lorsque je le pouvais, je
mangeais de tout. Nous mangions du poulet à la maison s’il y avait
un anniversaire, et encore pas toujours, seulement si nous avions
de la chance - car il y avait souvent un « accident » (nous appelions
ainsi l’épidémie) qui faisait mourir tous les poulets et les poules. Nous
ne pouvions pas manger les œufs, car nous devions les vendre pour
pouvoir acheter d’autres choses indispensables.
Je me souviens que la maîtresse de l’école me disait que je ne
réussissais pas parce que j’étais dénutrie et pleine de parasites.
Lorsque quelqu’un tombait malade, il se soignait avec des herbes
médicinales, car l’unique centre de santé n’a qu’une infirmière, pas
de médecin et encore moins de médicaments. Si quelqu’un passait
pour nous soigner, il nous laissait une ordonnance, mais nous n’avons
jamais pu acheter les médicaments. Peut-être à cause du manque de
vitamines et de l’atmosphère dans laquelle la plupart d’entre nous
vivaient, nous avions des taches blanches sur la peau. J’ai toujours
souffert de gastrite, comme maman et mes frères et sœurs, parce que
le travail dans les champs est si dur que nous n’avions même pas le
temps de manger. Les journées de travail commençaient à 3 heures
du matin et se terminaient à 6 heures du soir, pour pouvoir gagner
de 12 à 20 quetzals par jour. Nous quittions la maison très tôt, bien
avant l’aube, parce qu’il fallait marcher beaucoup de kilomètres avant
d’arriver aux champs.
J’ai vécu la mauvaise expérience d’avoir été abusée sexuellement par
un homme qui voulait que nous vivions ensemble et que nous ayons
des enfants. Mais moi je ne voulais pas, parce que à SOLO PARA MUJERES
j’ai appris que nous les femmes nous pouvons nous surpasser et
continuer nos études, tandis que dans mon petit village les filles vont
avec des fiancés dès l’âge de 12 ans, les parents préfèrent souvent
donner leur petite fille à un homme plutôt que de la garder à la maison
et lui permettre d’aller à l’école.
Cette année, je termine ma troisième en suivant les cours par
correspondance qui sont donnés au sein du foyer avec l’aide d’une
institutrice, ce qui me permet de suivre en même temps une formation
pour devenir infirmière auxiliaire.
48
Notes
1
L’Institut National de Statistique du Guatemala (INE) considère comme extrêmement pauvre toute personne dont le revenu est inférieur à cinq quetzals par jour (environ la moitié
d’un euro). D’après cet Institut, 56 % de la population est pauvre, soit 6,4 millions de personnes, et 16 % de la population est extrêmement pauvre, soit 1,8 million de personnes. Perfil de
la pobreza en Guatemala, Encuesta Encovi, 2000.
2
Selon l’INE, la croissance de la population dans le département de la capitale a atteint un taux
de 28 % en huit ans, entre les deux recensements de 1994 et de 2002.
3
Dans cette publication, le terme jeune fille désigne toutes les filles, quel que soit leur âge.
4
Le crack est un mélange de cocaïne, de bicarbonate de soude et d’ammoniaque présenté
sous forme de petits cailloux. Sa consommation crée rapidement une forte dépendance psychique et une très importante neurotoxicité. Il n’existe pas de traitement de substitution.
5
Pratique qui vise à éliminer les éléments jugés socialement indésirables.
6
En septembre 2000, les 189 États membres de l’Organisation des Nations Unies se sont engagés, par la Déclaration du Millénaire, à réaliser d’ici à 2015 huit objectifs. Les objectifs 7 et 8
visent à « assurer un environnement durable » et à « mettre en place un partenariat mondial
pour le développement ».
7
« On s’est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d’épreuves immenses… Un mot permet d’organiser notre manière de comprendre le mystère de ceux qui s’en
sont sortis. C’est celui de résilience, qui désigne la capacité à réussir, à vivre et à se développer
en dépit de l’adversité. En comprenant cela, nous changerons notre regard sur le malheur et,
malgré la souffrance, nous chercherons la merveille. » Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, éditions Odile Jacob, 1999.
8
9
Le rapport à la vérité de ces enfants est très souvent perturbé en raison de leur vécu.
L’Association « LES TROIS QUARTS DU MONDE », partenaire de SOLO PARA MUJERES depuis 1995, veille
à la bonne utilisation des ressources et suit, au cours de missions régulières, la qualité du
travail mené.
10
L’Organisation mondiale de la santé décrit la santé comme « un état complet de bien-être
physique, mental et social qui n’est pas seulement l’absence de maladie ou de handicap ».
11
Ces données (mars 2003) proviennent d’un document du Fonds Mondial de lutte contre le sida,
la tuberculose et le paludisme. Ce Fonds cible ses actions de prévention et de soin sur quatre
groupes humains vulnérables. Ces groupes jouent un rôle majeur dans l’expansion de l’épidémie
au Guatemala : les travailleurs et travailleuses du sexe, les hommes qui ont des rapports sexuels
avec d’autres hommes, la population privée de liberté et les jeunes à risque élevé [jeunes de la
rue, jeunes transgresseurs de la loi, jeunes membres des gangs (pandilleros)].
49
12
Riccardo Lucchini, Enfant de la rue, identité, sociabilité, drogue, Genève-Paris, librairie
Droz, 1993, 248 p., p.117.
13
María Ester Caballero ¿Objetos sexuales o sujetos sociales ? Un acercamiento a la prostitución
infanto-juvenil en Guatemala, Procuraduría de los Derechos Humanos, Defensoría de la Niñez
y de la Juventud, 1999. Une traduction française du texte est disponible auprès de l’Association LES TROIS QUARTS DU MONDE.
14
Aucun centre de désintoxication spécialisé n’est accessible à la population pauvre du
Guatemala.
15
« Une personne prostituée ne peut accepter d’être réduite à un objet, sauf à mettre en œuvre
un processus d’annulation psychique, pour ne pas dire d’anesthésie, face à l’acte prostitutionnel. Ces personnes souffrent dans une écrasante majorité de syndrome post-traumatique
associé souvent à un syndrome de dépersonnalisation dans lequel leur nom et leur identité
disparaissent… C’est également là que l’on comprend pourquoi la prostitution est si souvent
associée à la prise de drogues ; drogues qui permettent la mise en œuvre de cette anesthésie
dont les conséquences psychiques sont […] un processus de rupture avec la réalité qui, nécessaire à un moment donné pour supporter l’insupportable, obligera à des soins au long cours
pour que tout cela puisse revenir dans l’ordre de l’humain. » Intervention du Dr. Robert Levy,
psychanalyste, journée de rencontre et de réflexion sur le proxénétisme et la traite des êtres
humains, mars 2007.
16
L’équipe de SOLO PARA MUJERES observe souvent de très jeunes enfants qui, voyant leurs mères
se droguer, font à leur tour le geste de porter un chiffon à leur bouche comme s’ils inhalaient
du solvant.
17
Cette méthode appelée Escuela en su casa (l’Ecole à la maison) est détaillée dans la partie :
« De l’éducation à la réinsertion : le foyer de la zone 1 ».
18
« La relation forte qu’entretiennent pauvreté et dénutrition chronique indique que les filles
et garçons âgés de moins de cinq ans qui en sont affectés, non seulement souffrent d’une
alimentation déficiente, mais dans un futur proche, présenteront des risques élevés de contracter des maladies et de rencontrer des difficultés majeures dans l’apprentissage scolaire et
dans ses résultats. » INE op. cit. p. 32.
19
L’UNESCO a soutenu ces activités d’éveil et de préparation à la scolarité.
20
UNESCO, Education aujourd’hui, n°14, juillet-septembre 2005.
21
Les mineures confiées chaque année par le tribunal afin d’être protégées du milieu familial ou
criminel ont besoin de l’autorisation du juge pour se rendre à l’école, et doivent être accompagnées par une éducatrice ou une jeune assistante.
Pour toute information complémentaire
sur les activités du Centre éducatif SOLO PARA MUJERES,
merci de contacter :
SOLO PARA MUJERES
Betty de Rueda, Fondatrice et Directrice générale
de SOLO PARA MUJERES
11 Av. A 11-28 zona 2 Ciudad Nueva, Guatemala Ciudad, Guatemala
Tél. : + 502 22 54 33 64 / Fax : + 502 22 54 04 84
LES TROIS QUARTS DU MONDE
Anne Pascal, Présidente de l’association LES TROIS QUARTS DU MONDE
45 rue de Richelieu 75001 Paris France
Courriel : [email protected]
Site internet : www.lestroisquartsdumonde.org
UNESCO
Secteur de l’éducation
Division pour la promotion de l’éducation de base
7, place de Fontenoy 75007 Paris France
Tél. : + 33 (0)1 45 68 11 73
Courriel : [email protected]
aux
n
tio
Dans les ruelles désertes et mal famées qui bordent
les grands entrepôts de la gare routière de Guatemala
Ciudad, une frêle silhouette erre dans la nuit.
En s’approchant, on découvre le visage lisse et fermé
d’une petite fille, le buste amaigri, le ventre déjà très
arrondi. Dans son regard : détresse et solitude.
Moins nombreuses que les garçons, exposées à davantage de dangers tels que la
prostitution, les drogues, la violence, les jeunes filles en situation de rue survivent
rarement au-delà de quelques années si personne ne leur vient en aide. Créé
en 1991, le Centre éducatif SOLO PARA MUJERES (Uniquement pour les filles) est
une association guatémaltèque qui accueille des jeunes filles dont la rue est
l’univers quotidien.
Ce document décrit la méthode mise en œuvre par le Centre éducatif pour donner
à ces jeunes filles le maximum de chances de s’engager dans un processus
éducatif et de réinsertion, qui leur permettra de se construire un avenir, pour
elles-mêmes et pour leurs enfants.
Secteur de l’éducation
Division pour la promotion
de l’éducation de base
,%342/)315!243
$5-/.$%
u
n
rib
t
o
n
i
t Co
a
c
u
sur
s
s
d
t
e
L’é jeun déba tifs et
s
s
jec
b
e
e
o
l
d
fil les hodes
nes mét
o
i
t
l
a
u
t
i
e
s
u
r
n
e
de
atif
duc
L’
du C
ES
UJER
M
A
R
O PA
ala
SOL
atem
u
G
-
nce
rie
expé
eé
entr
Descargar